par Vincent Defait
Le pays possède le plus important cheptel du continent. Un potentiel qu’Addis Abeba veut optimiser.
Ces vaches hybrides “hollandaises” ont changé sa vie. Depuis que le gouvernement lui a donné un de ces bovins noir et blanc capable de produire plusieurs dizaines de litres de lait par jour, Kefne Bermeje a pu faire des profits, acheter d’autres animaux à engraisser, construire une nouvelle maison et envoyer ses sept enfants à l’école. Une révolution. A Debré Zeit, à une heure de route au sud de la capitale Addis Abeba, le paysan est désormais à la tête d’un petit cheptel et produit assez de céréales pour nourrir sa famille et faire des économies.
Un résultat à rebours des alertes qui commencent à fleurir concernant la maigre saison des pluies dans la Corne de l’Afrique. Début avril, l’agence américaine de détection précoce des famines (Fews Net) affirmait ainsi qu’une “augmentation de la population en insécurité alimentaire ainsi que de la sévérité de cette insécurité alimentaire est probable”.
Et si, malgré cette faible pluviométrie, l’Ethiopie cessait d’importer chaque année des milliers de tonnes de biens alimentaires et inversait la tendance ? Et si l’Ethiopie… exportait de la nourriture ? En théorie, rien d’insensé. Car le potentiel du pays est énorme.
Un château d’eau
L’Ethiopie est en effet à l’Afrique de l’Est ce que la Suisse est à l’Europe : un château d’eau. Ses rivières traversent d’innombrables hectares de terres arables inexploitées car peu irriguées. Et, chose méconnue, avec 50 millions de bovins, 25 millions de moutons et 22 millions de chèvres, l’Ethiopie possède le plus grand cheptel d’Afrique, le dixième au niveau mondial. Enfin, côté marché, les richissimes Etats pétroliers du Golfe sont à la porte d’à-côté. Un capital méconnu est sous-exploité alors que les signes d’une énième sécheresse apparaissent. Qu’il s’agisse d’agriculture, de viande ou de lait, “notre production et notre productivité restent très basses”, reconnaît Admealem Shitaye, dans son bureau du Ministère de l’agriculture. La faute à “des pratiques traditionnelles, des races bovines à faible potentiel génétique et un commerce du bétail pas assez orienté vers le marché”, poursuit le fonctionnaire, directeur adjoint du Département d’”extension agricole”.
“C’est vrai qu’à comparer le cheptel de l’Ethiopie et la façon dont ses ressources sont utilisées, le paradoxe est terrible”, lui fait écho Azage Tegegne, chercheur à l’Institut international de recherche sur le bétail (International Livestock Research Institute, ILRI). “Récemment, j’ai emmené mon équipe aux Pays-Bas. Ils étaient abasourdis : avec seulement 1,8 million de vaches laitières, le pays inonde l’Europe de lait de bonne qualité tout en produisant de façon responsable !”
Alors pourquoi pas l’Ethiopie ? Problème : ici, un bovin est un trésor. Pas question de l’abattre pour sa viande, et les races laitières peinent à produire plus d’un litre de lait par jour. Quand ils en ont les moyens, les paysans préfèrent donc acheter une bête de somme qu’ils utilisent pendant dix ans avant de l’envoyer à la boucherie. Beaucoup trop tard pour produire de la viande de qualité.
La solution ? “En augmentant la productivité agricole grâce à des fertilisants, une plus grande maîtrise des semis et une certaine mécanisation, on peut assurer aux paysans une sécurité alimentaire. Ils nourriront donc mieux leurs animaux, qui pourront être utilisés à d’autres fins”, explique Azage Tegegne. A quoi s’ajoutent des campagnes d’insémination artificielle et l’importation de races européennes, plus productives.
Terres louées
Dans son très ambitieux Plan de croissance et de transformation (Growth and Transformation Plan, GTP), le gouvernement éthiopien prévoit ainsi de quadrupler la part de ces races hybrides, plus productives, dans le cheptel national, d’ici à 2015. Dans le même temps, la production de nourriture pour le bétail triplerait pour atteindre 145 000 quintaux. EN parallèle, 3,3 millions d’hectares sont loués à bas prix à des investisseurs étrangers, chargés d’industrialiser l’agriculture éthiopienne. De quoi assurer au pays de subvenir à ses besoins, à défaut d’exporter ? “Sans aucun doute”, assure Admealem Shitaye, en renvoyant à l’objectif national d’intégrer le club des pays émergents d’ici à 2025.
En attendant, dans les environs de Debré Zeit, la très prosaïque Firehiwot Gezagn, à la tête de cinq bonnes vaches laitières, se plaint de la chute des prix du lait et de la viande. La faute au long jeûne de Pâques, très observé en Ethiopie. Cette mère de quatre enfants se rattrape autrement : depuis qu’elle a acheté une télévision, les matches de la Champions League attirent du monde chez elle. A raison de 3 birrs par personne, le ballon rond compense le manque à gagner. “J’ai entre 20 et 30 personnes quand Manchester United ou Chelsea jouent. Les autres équipes n’attirent personne.” Un paramètre que, pour le coup, l’Ethiopie ne maîtrise pas.
Source : Le Temps, 11 avril 2012
En parler sur Facebook...
En parler sur Twitter...