par Jean-François Breton, directeur de recherche au CNRS
La tradition associe l’origine de l’Éthiopie à Salomon et à la reine de Saba. Même s’il ne s’agit que d’une légende, l’archéologie a révélé que les royaumes d’Arabie du Sud ont marqué profondément ce pays. Mais c’est avec la civilisation axoumite qu’elle entre véritablement dans l’histoire, et les vestiges de la capitale attestent encore aujourd’hui ce que fut la grandeur de ce royaume qui serait apparu au cours du 2ème siècle avant notre ère. Pour mieux en comprendre la genèse et les richesses, nous nous sommes adressés à Jean-François Breton.
Les grandes stèles d’Axoum
Dès novembre 2000, une trentaine d’ouvriers s’affairaient à fouiller, sous la direction de Bertrand Poissonnier, archéologue au Centre français d’études éthiopiennes, les fondations de l’une des grandes stèles d’Axoum. Ces travaux visaient à préparer le terrain pour le prochain retour de la stèle enlevée par les Italiens en 1937 puis érigée près de l’immeuble de la F.A.O. à Rome. À cette occasion, le gouvernement éthiopien avait prévu d’importantes réjouissances, tant civiles que religieuses, car le puissant clergé considère ces stèles comme l’un des principaux symboles chrétiens de la ville au même titre que l’imposante cathédrale Notre-Dame-de-Sion qui s’élève en face.
Monuments les plus célèbres d’Axoum, ces stèles dressées sans doute au 2ème ou au 3ème siècle de notre ère, c’est-à-dire avant la christianisation de la région, appartiennent à un ambitieux programme architectural visant à affirmer la puissance du royaume. À cette époque, il dominait déjà un vaste territoire qui s’étendait des rives de la mer Rouge aux frontières de l’actuel Soudan. Ériger des monolithes, de près de 200 tonnes et de 33 mètres de haut pour le plus monumental d’entre eux, témoignait alors de la puissance de ses souverains dont le plus célèbre, Ezana, régna de 325 à 356 environ.
On pourrait toutefois formuler quelques doutes sur la nature de ces monuments. Traditionnellement, si ces stèles commémoratives sont liées à des sépultures, comme c’est le cas dans une grande partie de la corne de l’Afrique et du Proche-Orient, aucun de ces mégalithes n’est toutefois associé explicitement à une tombe. Il est vrai qu’aucune de leurs fondations n’avait été jusque-là minutieusement fouillée. Il est exact aussi que des dizaines de sépultures ont été creusées par la suite dans cette terrasse monumentale qui domine la vallée. Mais si certaines tombes, manifestement des caveaux reliés par d’étroits boyaux, ont bien livré du matériel funéraire, d’autres, comme le Mausoleum adjacent à la stèle n°1, ressemblent plutôt à des magasins, et il faudra encore de sérieuses investigations sur le terrain pour conclure.
Une longue histoire
La ville d’Axoum, située à 2 100 mètres d’altitude, se trouve au cœur d’un territoire abondamment arrosé par les pluies des moussons de printemps et d’été, et pourvu de sols volcaniques très riches. Au moins dès le début du premier millénaire, mais probablement même dès l’âge du bronze selon des recherches récentes, de petites communautés villageoises entreprennent de mettre ces terres en valeur. Plus tard, vers le 7ème siècle avant J.-C., des immigrants venus du Yémen, de Mârib en particulier, colonisent ces régions, bâtissent de grands monuments de pierre comme le temple de Yeha, au nord-est d’Axoum, introduisent leur alphabet et leur panthéon, et forment la principauté de Damat. Ces mêmes communautés poursuivent leur expansion et sans nul doute leur organisation politique jusqu’au début de notre ère. Des rois d’Axoum apparaissent enfin à cette époque, assez puissants pour être mentionnés dans les sources classiques, par Ptolémée par exemple. Ces monarques étendent leur territoire jusqu’au Yémen, et leur conversion au christianisme vers l’an 333 ne freine ni leur expansion ni les relations commerciales avec leurs voisins. Ce n’est qu’au 6ème siècle que des difficultés apparaissent, dues sans doute au coût excessif de ces conquêtes. D’autres signes se manifestent également : déclin de la production agricole, déforestation, ralentissement des programmes de construction…
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