Haïlé Gerima : La nostalgie de l’exilé à l’épreuve de l’histoire
par Thomas Sotinel
Haïlé Gerima a grandi à Gondar, une ville impériale de l’intérieur de l’Ethiopie, où il est né, en 1946. C’est là qu’il a tourné Teza, huit semaines durant, en 2004. L’histoire du retour d’un exilé dans son village tournait dans la tête du metteur en scène depuis longtemps. « A la fin des années 1980, trois ans avant la chute de la junte, je suis revenu pour enterrer ma sœur. Je n’étais pas retourné en Ethiopie depuis le dernier jour du tournage de La Récolte de trois mille ans (son premier long métrage). J’étais parti pour Londres le jour de la chute d’Haïlé Selassié. »
De ce long exil, Haïlé Gerima a conçu une puissante nostalgie, qui a nourri le scénario de Teza. Profitant du tournage d’un documentaire sur les séquelles des guerres suscitées par la junte communiste de Mengistu Haïlé Mariam (au pouvoir de 1974 à 1991), le cinéaste a procédé aux repérages. Le contact avec la réalité a fait voler en éclats cette nostalgie : « J’ai été confronté à cette jeunesse forcée de partir à la guerre, qui se voyait refuser la possibilité de grandir qui a été accordée à ma génération. Dans le film, les souvenirs d’enfance du personnage principal sont toujours interrompus par l’intervention des militaires. »
Contrairement à son héros, Anberber, qui s’engage dans le mouvement marxiste-léniniste, Haïlé Gerima est toujours resté en marge. Son père avait combattu l’envahisseur italien, mais le régime impérial du Négus Haïlé Selassié ne l’avait pas récompensé : « Nous étions dans l’opposition par solidarité familiale », explique le réalisateur.
EN MARGE DE L’OPPOSITION
Envoyé faire ses études aux Etats-Unis dans le cadre de « ce mouvement initié par Haïlé Selassié et Eisenhower qui voulait former des élites africaines capables de faire pièce aux organisations communistes », Haïlé Gerima étudie le théâtre, puis le cinéma, au grand dam de sa famille, qui aurait voulu voir revenir un médecin plutôt qu’un saltimbanque.
Il se tient en marge de l’opposition en exil au régime impérial : « Mon exil à moi est personnel, il n’a aucune excuse politique. Je refuse simplement de laisser quelqu’un d’autre décider de ma vie ». Il lit bien sûr Marx et Lénine, comme tous ceux de sa génération, mais il ne rejoint aucune organisation. « Quand La Moisson de trois mille ans a commencé à avoir du succès, la junte m’a envoyé des messages en me demandant d’aller représenter l’Ethiopie révolutionnaire au Nigeria, je ne sais où. Je n’ai jamais répondu à leurs lettres. Le nouveau régime (du premier ministre Meles Zenawi, au pouvoir depuis la fuite de Mengistu) a aussi essayé de me recruter ».
“ILS SONT PLUS MALINS”
Les relations du cinéaste avec le pouvoir en place sont difficiles. Son documentaire a déplu, « mais ils sont soutenus par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, ils ne s’en prendront pas à quelqu’un d’aussi insignifiant que moi, ils sont plus malins que ça ».
Haïlé Gerima a pu montrer Teza en Ethiopie : « La réaction des gens a été très forte. Chacun a superposé sa propre histoire à celle du film. S’il y avait eu quinze autres films sur ce sujet, celui-ci aurait été jugé sur ses mérites. Mais Teza est le seul à raconter une histoire que personne n’a dite jusqu’à aujourd’hui ».
La singularité de Teza n’est pas seulement éthiopienne, elle est africaine. « Au Canada, après une projection, alors que je discutais avec des Ethiopiens, une femme érythréenne nous a interrompus et m’a embrassé en me disant : “Nos pays sont en guerre (depuis que l’Erythrée a fait sécession, en 1993), mais c’est mon histoire que tu as racontée” ».
Source : Le Monde, 27 avril 2010
Voir aussi :
Teza : Une fresque signée Haïlé Gerima sur les tourments de l’Ethiopie
Teza : L’Ethiopie de Charybde en Scylla
Vidéos : Teza d’Haïlé Gerima


Le Festival de Clermont-Ferrand est l’occasion pour de nombreux professionnels du cinéma de découvrir des courts-métrages mais aussi de créer de nouveaux partenariats. Parmi ceux-ci figurent Images That Matter International Short Film Festival (ITMSFF), premier festival international de court-métrage lancé en Afrique. Sur une durée de quatre ou cinq jours, cet évènement cinématographique dont l’ouverture est prévue pour le 26 avril 2010 au Théâtre National d’Addis Abeba, mélangera courts-métrages reconnus ou méconnus sous-titrés en amharique. Une première dans ce pays où les films étrangers ont moins de succès que les productions locales. Tourné vers les jeunes cinéastes éthiopiens, le festival impulsera des ateliers avec des professionnels du cinéma ainsi qu’une compétition destinée aux réalisateurs de courts-métrages éthiopiens. Rencontre avec la réalisatrice et productrice Maji-Da Abdi à l’origine de cet ambitieux projet.

En Ethiopie, dans la vallée de l’Omo, des tribus nomades font de leurs corps des tableaux vivants. C’est une Afrique inconnue que montre aujourd’hui le travail d’Hans Silvester, au terme de plusieurs séjours dans cette région isolée. Ses photos seront projetées lors du festival “Visa pour l’image” à Perpignan et un double album publié aux éditions La Martinière rassemble les plus belles images glanées au contact de tribus longtemps isolées. Au moment où les crues de l’Omo ont tué des centaines d’individus et emporté des troupeaux entiers dans la contrée, ce témoignage met en lumière un mode de vie menacé.
Dans cette région perdue qui jouxte le Kenya et le Soudan, où ne mènent que des pistes impraticables pendant la saison des pluies, quelques tribus nomades et d’autres presque sédentarisées aux abords du fleuve gardent à peu près intactes leurs traditions, même si certaines ont été débusquées par des professionnels des voyages insolites, ce qui leur a promptement enseigné que le touriste est une source consentante de birrs, la monnaie locale. La civilisation a d’abord touché ces ethnies lorsque sont arrivés les réfugiés qui fuyaient la guerre du Soudan. D’où les armes, et l’alcool, qui lui aussi commence son travail de mort parmi les petits peuples de l’Omo.