Terreur rouge à Addis Abeba
3 février 1978
par Jean-Claude Guillebaud
Folie ? Démence rouge, déjà “cambodgienne”? Qui reconnaît l’Ethiopie ? « En six mois, le pays a davantage changé qu’en cinquante ans », murmurent les habitués de l’ancien empire abyssin, qu’indignaient jadis les injustices féodales : « La révolution va de l’avant », proclament les manchettes de la presse officielle. Une chose surtout est allée “de l’avant” au cours des six derniers mois : la “terreur rouge”, désormais officiellement assumée, revendiquée même par le régime. Il paraît bien loin le temps où les massacres d’étudiants (celui du 29 avril 1977, par exemple), étaient attribués par les militaires à une « campagne de propagande de l’impérialisme ».
Aujourd’hui, la “terreur rouge”, censée répondre à la “terreur blanche”, est devenue le mot d’ordre officiel. Le maire d’Addis Abeba, M. Alemu Abebe, recevant les journalistes, se félicite ouvertement de la liquidation des “contre-révolutionnaires”. « La terreur révolutionnaire rougeoie », répètent à l’infini les slogans d’un régime qui applaudit chaque jour au nombre des “liquidations”.
Quelques chiffres, volontairement choisis parmi les plus prudents, fixeront les idées. Diplomates occidentaux, fonctionnaires internationaux et responsables de l’opposition clandestine s’accordent à peu près pour estimer que de 50 à 100 personnes sont liquidées chaque nuit dans la seule capitale. Les nouvelles prisons installées dans chacune des 294 kébélés (comités de quartier créés en juillet 1975) abritent en moyenne 100 à 150 détenus politiques, soit un total proche des quarante mille prisonniers, non compris les deux ou trois grandes prisons “centrales”: la caserne de la quatrième division, la prison d’Akaki et l’ancien palais impérial.
Si la situation dans les campagnes paraît beaucoup moins grave -dans le sud par exemple la réforme agraire est progressivement mise en œuvre dans des conditions parfois bonnes- les grandes villes de province sont touchées, elles aussi, par la terreur rouge : Dire Dawa, Gondar, Dessié, Jimma… Au total, le chiffre de quatre-vingts à cent mille prisonniers politiques dans toute l’Ethiopie constitue probablement déjà une sous-estimation.
Les massacres et les assassinats politiques qui ensanglantent Addis Abeba ne sont pas, il est vrai, à sens unique. L’initiative de la guérilla urbaine revient historiquement au Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (PRPE), qui à l’automne 1976 décida de déclencher la lutte armée et lança une campagne de meurtre “programmée” contre les intellectuels, les syndicalistes ou les responsables de kébélés favorables au régime ou au parti révolutionnaire MEISON (Mouvement socialiste pan-éthiopien). Depuis cette date, selon le maire d’Addis Abeba, 150 “camarades” auraient été assassinés par l’opposition clandestine.

Tous les regards sont rivés sur l’échéance du 28 décembre prochain. Ce jour-là, la Haute Cour fédérale d’Addis Abeba prononcera une peine contre Mengistu Haïlé Mariam, le “Négus rouge” qui ensanglanta et affama l’Éthiopie de 1974 à 1991. Si elle a peu de chances d’être appliquée, cette sanction – la prison ou la mort – aura une très forte charge symbolique. Et une valeur thérapeutique certaine pour les centaines de milliers de victimes de la “Terreur rouge”, du nom de cette période de sinistre mémoire dans l’histoire du pays.