Harar : La ville qui murmure à l’oreille des hyènes
par Javier Reverte (El País)
Harar a passé un étrange pacte avec les hyènes qui terrorisent le reste de l’Ethiopie. Entre chien et loup, les bêtes féroces dévorent l’aja, un ragoût préparé par les habitants de la citadelle oubliée.
Une ville fortifiée, grise et ocre, prise dans l’étau d’âpres montagnes qui semblent étouffer le moindre souffle de vie. Quelques minarets pointent derrière les murailles anciennes, et l’on entend, au loin, les appels des muezzins pour la deuxième prière du matin. Nous sommes à Harar, forteresse musulmane enclavée dans l’est de la très chrétienne Ethiopie : cité irréductible, fière de son histoire, éloignée de tout – dans l’espace, mais aussi dans le temps, tant elle semble figée dans une époque irréelle. Ici séjourna l’infortuné Arthur Rimbaud. Le soir, tandis que les étoiles montent dans le ciel, les hyènes descendent des montagnes et encerclent la ville, qui a fermé ses portes. Ces affreux charognards fouillent les poubelles en riant, à la recherche de viande avariée. Et l’on se demande de quoi peuvent bien rire des animaux aussi laids : peut-être d’eux-mêmes et de leur sort. Alors, Ahmed, l’ami des hyènes, sort leur donner à manger.
Le voyageur est immédiatement plongé dans un autre siècle : le “marché chrétien”, installé à l’extérieur de la muraille, près de la porte du Choa, propose une éblouissante variété de légumes, de fruits, d’épices et de fruits secs. Les toilettes chatoyantes des femmes amharas frémissent dans la lumière, tandis que les piétons se fraient un chemin parmi les troupeaux de chèvres, d’ânes et les taxis tirés par de tout petits chevaux, les célèbres gharis.
Harar aurait été fondée au 12ème siècle, mais ce n’est qu’au 16ème siècle qu’elle prend de l’importance. Elle se mue alors en un riche carrefour commercial, grâce au café, excellent dans la région, et au trafic d’esclaves. A cette époque, elle devient également le principal foyer musulman d’Ethiopie, ce qui la conduit à prendre constamment les armes contre les empereurs coptes qui sont à la tête du pays. Harar reste un foyer de rébellion jusqu’en 1887, quand elle est définitivement écrasée par Menelik II, oncle au deuxième degré d’Haïlé Sélassié Ier, le dernier empereur d’Ethiopie.

1] La porte d’Harar fut construite dans les années soixante-dix à l’endroit où le rempart fut démoli, quarante ans plus tôt, pour élargir l’accès principal à la ville. Une rue bordée d’échoppes mène à la place Feres Magala.
3] Sur cette place se dresse l’église orthodoxe Medhane Alem. Elle fut construite en 1887 par l’empereur Menelik II sur l’emplacement de la grande mosquée qu’il fit démolir lors de la prise de la ville par ses troupes.
Cette rencontre de deux jours, organisée à l’occasion de la célébration du 1 000ème anniversaire de la fondation d’Harar, vise à promouvoir la destination touristique d’Harar et à informer sur les atouts patrimoniaux et civilisationnels de cette cité, inscrite sur la liste des sites culturels et naturels protégés par l’UNESCO.
Harar est située à 523 km à l’est d’Addis Abeba et à 360 km de Djibouti. Juchée stratégiquement à 1855 m d’altitude à 1 855 m d’altitude sur une colline de granit dans l’escarpement oriental de la vallée du Rift, elle domine la grande plaine désertique du Danakil au nord et les plaines des Somali au sud.
De nombreuses peintures rupestres, vieilles de 20 000 ans, attestent de la présence ancienne de l’homme dans cette région. Fondée entre le 7ème et le 9ème siècle, sa population, de langue sémite, développe les systèmes d’irrigation. Convertie à l’islam vers le 13ème siècle par Cheikh Abadir, venu du Hedjaz, elle tisse de profonds liens culturels avec le monde musulman. Le commerce complète l’agriculture : à mi-chemin entre la mer Rouge et l’intérieur des terres, la cité devient un important centre caravanier et, forte de cette puissance, frappe sa propre monnaie à partir du Moyen Age.
La présence égyptienne ouvre Harar au monde. Seul Européen connu, Richard Burton, célèbre explorateur, pénètre dans la ville vers 1850, déguisé en marchand de livres. La voie libre, les négociants de tous pays accourent. En proie à des difficultés financières et sous la pression anglaise, l’Egypte abandonne l’agglomération à l’émir Abdullali qui, désirant refermer la région, chasse les marchands étrangers. Ménélik II s’insurge et conquiert la cité à la bataille de Chelenqo en 1887. En signe de victoire, la mosquée principale est rasée et remplacée par l’église de Medhané Alem. Les transactions, surtout celles concernant les armes, s’intensifient au profit de l’empereur. Ras Makonen, père de Ras Tafari (futur Haïlé Sélassié), est nommé gouverneur. Poste, télégraphe, téléphone, école, banque, se développent. Indiens, Arméniens, Arabes et Grecs se réinstallent.
Pendant mille ans, la cité d’Harar, en Ethiopie, a été un haut lieu de la foi islamique dans la Corne de l’Afrique. Désormais, les responsables de la municipalité souhaitent que la ville devienne aussi un centre touristique de premier plan.