Le peuple Borena (Texte 2)

Depuis les profondeurs de la terre, l’eau surgit de main en main au rythme d’une litanie obsédante. Variant le ton et l’intensité des voix, le maître du chant règle la cadence de travail comme l’accès des bêtes aux abreuvoirs, afin qu’aucune goutte ne se perde…

Tels sont les “puits chantés” des Borena, véritables merveilles d’organisation logistique et de poésie. Alentour, à perte de vue, il n’y a rien que de basses collines calcinées et des plaines écrasées de soleil. Le sol est couvert de broussailles épineuses trouées, çà et là, de touffes d’herbes desséchées que malmène un vent impétueux. Autour de Dublock, à mi-chemin de Yabello et de la frontière kenyane, le paysage semble dénier tout espoir de survie aux hommes comme aux animaux. Dublock est l’un des points d’eau les plus importants de la région, l’un des rares à rester en activité au cœur de l’interminable saison sèche. Nul ne peut dire exactement quand et par qui ont été creusés les quelques vingt puits, forés dans la roche vive sur des dizaines de mètres de profondeur avec une technologie supposée primitive. Un travail énorme, réalisé par une société riche pourvue de moyens considérables et d’une remarquable organisation.

Une volée de hautes marches de pierre mène au fond du trou, jusqu’à la source. En faire remonter l’eau à la surface du sol est une tâche difficile et épuisante, qui implique la participation de dizaines d’hommes. S’ils veulent survivre, eux et leur bétail, ces pasteurs doivent pourtant s’y astreindre.

Les Borena appartiennent au groupe des Oromo, dont ils se considèrent les purs descendants directs, les seuls qui soient dignes de perpétrer la tradition ancestrale. Ils se désignent eux-mêmes comme “Fils de l’Aube”, les favoris de Waq, le dieu suprême. Leur pays, qui englobe de vastes régions du Nord kenyan, s’étend du bassin du fleuve Jubba jusqu’aux rives du Chew Bahir et aux montagnes des Konso. Cet immense territoire, en majeure partie plat et désertique, ne reçoit guère plus de 300 millimètres de pluies par an, concentrées sur novembre et décembre. L’intense chaleur des journées et l’absence d’écran nuageux le privent intégralement d’eaux de surface.

Dans un tel environnement, le nomadisme est le seul mode de subsistance possible. La vie des Borena dépend exclusivement de celle de leur bétail, leur seule source alimentaire, leur seul bien. Chèvres et moutons fournissent le lait et la viande en abondance, tandis que les ânes et les chameaux servent surtout comme animaux de bât et monnaie d’échange. Quant aux bovins, ce sont eux qui donnent la vraie mesure de la richesse d’un homme et de son statut social. Les Borena nourrissent un amour viscéral pour leurs troupeaux. La vache est tout pour eux point de référence culturel, symbole de pouvoir, elle fait l’objet de rituels complexes, fait les frais des sacrifices religieux et sert de monnaie dans les tractations de mariage. C’est en têtes de bovin que se paient les offenses. Une réparation dont le montant versé à la victime par le coupable dépend de la gravité du crime commis. Les sanctions peuvent être lourdes. Ainsi, le prix d’une insulte équivaut à un bœuf, un vol de bétail aux dépens d’un membre de la tribu vaut une amende dont le montant s’élève à cinq fois celui du larcin, et il faut un troupeau de cent têtes pour se laver d’un meurtre. Les bovins d’Afrique orientale, ces zébus à l’échine bossue, méritent bien une telle estime! D’une extrême robustesse, résistants à la plupart des maladies, ils supportent d’interminables migrations à travers les déserts pour découvrir un peu d’eau et quelques maigres pâturages.

L’habitation borena répond très exactement aux besoins de leur vie nomade. Constituée d’une armature de branches en berceau couverte de palmes tressées, elle se démonte vite et, légère, se charge facilement à dos de chameau. Comme nombre d’autres travaux considérés comme indignes des hommes, l’installation du campement est une affaire de femmes. Ces dernières, en à peine quelques heures, savent faire surgir un véritable village là où il n’y avait rien. il leur incombe aussi, entre autres tâches, de puiser l’eau, de ramasser le bois à brûler, de traire les bêtes et, bien entendu, de s’occuper des enfants.

Aux hommes reviennent les travaux considérés comme plus nobles, tels que creuser les puits, abreuver les troupeaux et, à certaines périodes de l’année, récolter le sel au fond de cratères endormis, dont le plus connu, El Sod, près des puits de Dublock, recèle un étang aux eaux noires et opaques, très chargées en dépôts, que les pasteurs exploitent depuis toujours. Ils en tirent un sel blanc destiné à l’alimentation des hommes, plus ou moins précieux selon la profondeur de son extraction, ainsi qu’une boue de couleur foncée qui recouvre le fond du lac et qui, riche en sels minéraux, est donnée au bétail. Comme la plupart des nomades, les Borena complètent leurs ressources par un peu de commerce, si bien que leur surplus de sel s’ajoute à la viande et aux produits animaux, parfois à l’ivoire, qu’ils échangent au cours de leurs itinérances — principalement avec les agriculteurs konso — contre des céréales, du thé, du tabac et du miel.

Le plus important de tous les devoirs des hommes reste cependant de protéger le groupe des attaques de tribus hostiles. Pour les Borena, la guerre est une nécessité. C’est inexorable. La stabilité, l’harmonie comptent parmi les valeurs essentielles à l’intérieur du groupe, mais n’ont plus aucun sens dès qu’il s’agit des groupes voisins, ennemis par définition, en tant que rivaux dans le partage des ressources vitales.

L’agressivité envers l’étranger est chez eux une vertu. S’approprier ses biens est un droit. Pour être considéré comme dura, c’est-à-dire viril, il faut être audacieux au combat. Tuer un ennemi confère le droit d’arborer un lourd bracelet d’ivoire, symbole de courage.

L’épopée guerrière borena est un hymne à l’extermination! Leurs chants et leurs légendes rendent hommage à des personnages mythiques dont la geste est donnée en exemple aux jeunes gens, comme celle de Madd Boru Dada, l’un de leurs plus célèbres héros. Combattant invincible, pillard de troupeaux, il est vénéré pour la campagne qu’il mena au début du 20ème siècle contre les Arsi, de lointains cousins, qu’il raya pratiquement de la surface de la terre pour avoir assassiné par traîtrise l’un de ses meilleurs amis.

L’équipement guerrier des Borena est simple mais efficace : une lance lourde pour le corps à corps, un javelot, une épée et un bouclier. Si les armes à feu ont, en partie, modifié leurs techniques de combat, leur philosophie belliqueuse comme leur stratégie, elles, sont inchangées. Les attaques sont soigneusement préparées après une série de rites propitiatoires. Première étape stratégique : on envoie des observateurs pour espionner l’ennemi, évaluer ses forces et l’instant propice de l’attaque, généralement à l’aube ou au coucher du soleil. Objectif : l’enceinte du bétail. Une fois les portes ouvertes, les uns rassemblent les bêtes et se sauvent en les poussant devant eux, laissant aux autres le soin de protéger leurs arrières en affrontant ceux qu’ils ont volés et qui cherchent à se défendre et à récupérer leurs biens. Au cours de la retraite, le butin est partagé entre tous les participants au pillage, dont le retour triomphal au village est salué par les youyous des femmes, prélude à de grandes festivités.

Le système social borena, dit gada, mesure tout à l’aune du guerrier et à l’art du combat, et s’étaye sur les classes d’âge. Le passage d’une classe à la suivante, marqué par tout un rituel, advient tous les huit ans et octroie un rôle précis dans la hiérarchie du groupe. Ainsi, l’entrée d’un enfant dans le gada dépend de la classe d’âge de son père, indépendamment de sa propre année de naissance.

Ces classes d’âge sont au nombre de onze, onze étapes donc, qui rythment la vie d’un homme tout au long de son existence depuis l’enfance. Selon la tradition, l’entrée dans la société coïncide avec la dation du nom. Le nouvel arrivant est d’abord reconnu apte à s’occuper du bétail, puis à l’usage des armes, ensuite il peut accéder au mariage et à l’administration de la justice. Il est circoncis à quarante-huit ans. Enfin, l’étape finale, le dernier stade du gada, est l’accession à la classe des anciens, dont l’autorité est reconnue de tous. Ils se distinguent par leur sagesse, leur gravité, leur calme, même dans les moments les plus difficiles. Ils parlent lentement, à voix basse, une langue d’initiés.

Le gada, en tant que système de pouvoir, a aujourd’hui perdu une partie de son emprise, mais conserve son sens symbolique. Jusqu’alors, c’est grâce à la puissance de ses traditions, en effet, que le peuple borena a conservé son unité et sa forte identité.

Source : http://joachimj.club.fr

Voir aussi :

Le peuple Borena (Texte 1)
Album photo du peuple Borena
Vidéos des “puits chantés” du peuple Borena

1 commentaire pour “Le peuple Borena (Texte 2)”

  1. Yves François on 21 Nov 2011 at 17:20

    Bravo Je ne connaissais pas ce peuple, ayant seulement vu quelques Peuls et leurs troupeaux lorsque j’étais enfant au Cameroun dans les années 50; ces peuples m’ont toujours fasciné par leur constance de mode de vie

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