La femme est l’avenir de l’homme éthiopien

par Annette Lévy-Willard

Comment ça va, les Ethiopiennes ? Un peu mieux. L’ONU et le Programme alimentaire mondial s’appuient maintenant sur elles pour lutter contre la famine et la pauvreté. Rencontres avec Sahra, Hamdi, Lete, Fretsumbirhan…

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Pas drôle d’être un paysan en Ethiopie ou un réfugié somalien, mais on sait qu’il y a plus terrible : être leur femme. Encore qu’il vaille mieux être une femme qu’un âne – l’Ethiopie détient le record du nombre d’ânes au monde après la Chine – qu’on frappe sans cesse à coups de bâton et de pied pour qu’il avance en traînant une charrette surchargée. D’ailleurs, comme partout, c’est l’homme qui conduit la bagnole (la charrette).

Reçu ce matin un mail de Paris : « C’est comment le 8 mars en Afrique ? » Bien sûr, la Journée internationale de la femme, comment avais-je pu oublier ? Nous sommes dans le campement fortifié de l’ONU et du Programme alimentaire mondial (PAM) à Dolo Ado, dans le sud du pays, à la frontière avec la Somalie. Impossible de téléphoner dans ce lieu hérissé de barbelés et de murs de protection contre les attentats terroristes des shebab, les islamistes somaliens associés à Al-Qaeda. Mais le wi-fi a été installé, on peut surfer sur Internet, tout en regardant le soir Al-Jezira avec les travailleurs de l’humanitaire.

C’est ici qu’est installé le QG de l’aide internationale qui, avec le gouvernement éthiopien, fait fonctionner les camps de Dolo Ado où vivent 150 000 réfugiés somaliens. L’été dernier, fuyant la sécheresse exceptionnelle, et la guerre, ils étaient 2 000 à franchir chaque jour le pont minuscule au-dessus de la rivière polluée qui sépare, sans aucun signe ou barrière, Dolo Ado Somalie de Dolo Ado Ethiopie. Nous en voyons encore quelques centaines passer sur ce pont sous le regard indifférent d’un soldat qui les fouille vaguement pour vérifier qu’ils ne cachent pas d’armes. Fouille facile : à part le précieux bidon jaune, vital pour avoir un peu d’eau, ils n’ont rien. Le traditionnel bout de bois pour marcher, parfois un sac en plastique.

Partie à pied vers l’inconnu

Aujourd’hui, Sahra Abdi est enfin arrivée au bout de son voyage. Epuisée mais debout, elle attend sous le soleil torride, dans ce “camp de transit” balayé par le vent de sable, de se faire enregistrer par les employés d’Administration for Refugee and Returnee Affairs (Arra), l’organisme gouvernemental pour les réfugiés. Médecins sans frontières (MSF) a installé une tente pour les urgences médicales. Sahra est venue à pied de Kudadère. Elle se tient droite, avec ses cinq petits, dont l’aîné doit avoir 8 ou 9 ans. Ce qui frappe dans cette foule à majorité de femmes et d’enfants, c’est le silence. Les enfants ne parlent pas, ne pleurent pas, ne boivent pas, ne mangent pas, ne bougent pas – ils ne s’éloignent pas de leur mère, pilier de cette grappe humaine. On se demande d’où ces femmes tirent la force de prendre la route, à pied, seules vers l’inconnu.

Sahra a marché trois jours et trois nuits. Des couvertures ? Elle sourit et montre son voile. De la nourriture ? Quelques galettes de maze. Les tout-petits ? On lui avait prêté un âne, elle l’a rendu en arrivant en Ethiopie. Elle est venue seule, sans voisins, amis ou famille. « J’ai sept enfants »,dit-elle. On n’en voit que cinq. Elle explique : « Mon mari a aussi une autre femme, plus jeune, il a avec elle un autre enfant de 2 ans. Il est resté en Somalie, il ne voulait pas partir. Il a gardé les deux aînés qu’on a eus ensemble. » Avant la sécheresse de l’été dernier, ils cultivaient des champs de céréales. Pas de pluie, plus de récolte, et c’est la catastrophe. Elle s’est décidée à partir en ce mois de mars parce que son village a été pris au milieu des combats contre les shebab, que des gens ont été tués autour d’elle : « Je n’avais pas le choix. »

L’histoire de cette mère débarquant en pays étranger et de son mari, procréateur de huit enfants (pour l’instant) resté en Somalie, est-elle une réponse à la question « c’est comment le 8 mars en Afrique ? » Peut-être. A 36 ans et sept enfants, Sahra a pris la bonne décision. Tout à l’heure, elle va monter dans un bus qui va rouler une heure sur la route défoncée, dans un paysage de terre rouge et de cailloux, vide, à part quelques cabanes de villageois éthiopiens, jusqu’à Buramino, le cinquième camp de Dolo Ado qui vient d’être ouvert, faute de place dans les quatre autres. Elle aura une vaste tente blanche, ses enfants seront examinés médicalement, on mesurera leur poids par rapport à leur taille et à leur âge. Même sans mesure scientifique, on voit qu’ils sont sous-alimentés. A ce sujet, les Irlandais de Goal, l’ONG qui s’occupe des enfants dans le camp, ne tarissent pas d’éloges sur l’invention française du Plumpy nut, cette pâte nutritive à base d’arachide qui remplace le lait en poudre : « C’est une révolution, un supplément nutritif complet, beaucoup de protéines, très peu de calories, pas besoin d’eau, explique Mary T. Murphy de Goal. On ouvre le sachet devant la mère pour qu’elle ne puisse pas le vendre, et le gosse le mâche lui-même. Pour en avoir un autre, deux jours après, la mère doit rapporter le sachet aluminium vide. »

Très propre, le camp. Sahra s’approvisionnera en eau à l’une des citernes, au lieu de marcher deux heures jusqu’à un ruisseau. Avec sa carte d’alimentation, elle ira à la distribution de nourriture acheminée, via Djibouti, par le Programme alimentaire mondial : de l’huile, de la farine, des céréales, qui sont distribuées en cinq jours aux 40 000 réfugiés du camp de Buramino. Qui se plaignent déjà… « Ils n’aiment pas la bouffe qu’on leur donne, rigole Andy Cooper du Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), alors ils vont la revendre en Somalie ou aux villages éthiopiens, et avec l’argent, ils achètent autre chose. Des légumes, de la viande. » Malgré la crise, la communauté internationale n’a pas abandonné les Africains en péril, et l’Union européenne reste l’un des plus grands donateurs d’aide humanitaire.

Hamdi adore apprendre l’anglais

Bref, à Dolo Ado, ça fonctionne. Et même, on a commencé à construire des auvents pour tenir des classes à ciel ouvert où s’engouffre le vent de sable. Petites filles et petits garçons ensemble, c’est déjà un progrès. On les motive avec un bol de tapioca à l’heure du déjeuner. La petite Hamdi Ali, 6 ans, ravie d’aller à l’école avec ses copines, adore apprendre l’anglais. « Good morning ! » nous lance-t-elle avec un grand sourire. Et raconte ensuite dans sa langue, sans plus sourire : « Ils sont venus chercher mon père, alors on s’est enfuis. Ma sœur Rabdore a été tuée avec un couteau par les shebab qui sont rentrés dans notre maison, elle avait un an de plus que moi. On l’a laissée par terre et on s’est enfuis. Avec mes trois frères et mes trois sœurs, on a marché pendant des jours et des jours. » Plus tard, elle veut être prof, annonce-t-elle. Sahra, la mère des sept enfants, n’a pas eu la chance d’aller à l’école.

Un camp de réfugiés, c’est toujours un camp. L’Ethiopie – l’un des pays le plus pauvre au monde, encerclé de guerres civiles et de famines chez les voisins – a reçu 300 000 réfugiés, de Somalie, du Soudan, de l’Erythrée et du Kenya. Il n’est pas question de les intégrer dans la société éthiopienne mais, avec l’aide de l’ONU, de l’Union européenne et des ONG, les réfugiés sont bien accueillis et bien traités. « Le Premier ministre, Meles Zenawi, à la tête du gouvernement depuis 1995, est un ancien rebelle du Front de libération du peuple du Tigré. Il a été réfugié à l’étranger pendant de longues années et il sait ce que c’est de vivre dans un camp, explique un fonctionnaire international. Il sait aussi que ces gens-là seront probablement au pouvoir dans leur pays dans quelques années. »

Sahra, quand elle retournera en Somalie – si la guerre contre les islamistes et Al-Qaeda est gagnée par le gouvernement avec le soutien de l’Union africaine et de l’Ethiopie -, sera en meilleure forme. Ses enfants aussi.

Interdiction de l’excision

Voilà pour l’urgence et l’aide aux réfugiées. Mais pour les Ethiopiennes dans les campagnes (85 % du peuple), il ne s’agit plus seulement de donner des céréales et des rations alimentaires. On n’a pas vu une goutte de pluie depuis neuf mois, les champs sont à l’état de cailloux et le bétail est mort de faim et de soif. Certes, on continue de distribuer de la nourriture – 3,2 millions d’Ethiopiens survivent grâce à cette aide, dont 2,4 millions grâce au Programme alimentaire mondial (PAM) -, mais on essaie de construire.

Là aussi, les femmes sont en première ligne. Parce qu’on a compris que « la sécurité alimentaire repose sur elles ». Leur situation de départ est aussi préhistorique que les réfugiées somaliennes que nous avons rencontrées. Excisées puis mariées à 14 ou 15 ans avec un homme plus âgé, qu’elles n’ont jamais vu. La loi éthiopienne vient d’interdire l’excision et le mariage des fillettes avant 15 ans, mais elle n’est pas appliquée. Et l’excision reste la coutume dans ce pays pourtant à majorité chrétienne.

Les Ethiopiennes travaillent en moyenne deux fois plus que les hommes : elles vont souvent chercher l’eau à plusieurs heures de marche, ramassent le bois pour cuire les galettes qu’elles fabriquent, cultivent le champ, le tout enceintes et portant un jeune enfant.

A l’autre bout du pays, au nord, on atterrit à Mékélé, la grande ville du Tigré. Ce n’est plus la piste de sable de Dolo Ado : un vrai aéroport, de vraies routes – ou presque. Mais à la fin, pour atteindre le woreda, on laisse le 4 x 4 et, comme tout le monde, on finit le chemin à pied. Ce n’est pas la terre plate rouge du sud, mais les hauts plateaux et le désert à la frontière du Soudan. Toujours la sécheresse qui, historiquement, a jeté les Ethiopiens dans la famine. Mais cette fois, les gens ne meurent pas de faim. Le “filet de sécurité” a fonctionné, le gouvernement et les organisations internationales ont géré. Surtout, c’est maintenant Food for Work : pour recevoir l’aide alimentaire, il faut travailler gratuitement au moins cinq jours par mois dans les projets communautaires qui essaient de sortir du cycle mortel sécheresse-famine. D’autant qu’avec le changement climatique, la sécheresse, qui ne frappait que de temps en temps, sévit maintenant chaque année.

« Avec le miel, on va avoir de l’argent »

De l’eau avant tout. Hommes et femmes creusent, les hommes piochent, les femmes ramassent la terre à la main et l’emportent dans des sacs. On voit tout de suite le résultat. Ciel bleu, soleil dur, il n’a pas plu depuis l’année dernière et pourtant l’eau ne s’est pas évaporée. Des petits barrages de pierre retiennent le précieux liquide qui glissait de la montagne. Du coup, elle stagne et s’infiltre dans la terre. Ailleurs, des puits très profonds ont été creusés par les paysans. L’aide internationale a fourni du ciment pour les barrages, des pompes pour faire monter l’eau dans des tuyaux, le projet est piloté par les autorités locales. Et soudain, au milieu du désert, poussent des champs de céréales et de légumes. « C’est la première récolte, dit fièrement Muluye Mersa, porte-parole du projet Meret au Tigré. On essaie de les aider plutôt que juste leur sauver la vie. » Meret, programme de “résilience” créé par le PAM, est géré par l’Etat éthiopien.

Les femmes participent autant que les hommes à ces travaux collectifs pour retenir l’eau ou construire une école, mais elles ont aussi leurs propres projets.

On retrouve au sommet de la montagne, au bout du chemin escarpé, huit femmes du projet Abeilles, qui nous attendent pour montrer fièrement leurs ruches. Un programme adapté au climat car les abeilles ont besoin de très peu d’eau. Ces femmes élèvent seules leurs nombreux enfants. Veuves ou séparées du mari, elles reçoivent l’aide alimentaire et font leurs journées de travail collectif. « On est contentes, on va vendre le miel et avoir de l’argent », disent-elles. Elles sont encore jeunes, on leur demande si elles vont se remarier. « Non ! » répondent-elles à l’unanimité. L’une : « Si je prends un nouveau mari, il va vouloir des enfants et je ne veux plus d’enfants. » Une autre, très belle, un foulard vert autour du cou et non un voile sur la tête, lance une réponse qui fait éclater de rire toutes ses amies : « Je ne veux pas me remarier parce que je n’aime pas le sexe ! » Le traducteur est très embarrassé.

A deux heures de là, dans un paysage lunaire de tremblement de terre, fendu par un profond canyon, nous rencontrons les comités d’habitants qui supervisent la précieuse distribution de nourriture et règlent les conflits. Les femmes sont dans ces comités. D’ailleurs, les hommes ne peuvent plus aller chercher l’aide alimentaire, elle est donnée directement aux femmes. « Avant, les hommes la revendaient et allaient boire de la bière avec l’argent », explique Lete Nesesse, 32 ans, déléguée du comité des femmes, un bébé dans les bras, seule avec ses enfants, comme de plus en plus de femmes dans ces régions : « A cause de la sécheresse, les hommes sont partis ailleurs, laissant les femmes et les enfants. Moi, mon mari a émigré à l’étranger, mais il m’envoie un peu d’argent. En 2010, il y avait 38 femmes seules dans mon village, aujourd’hui nous sommes 58. Nous recevons une aide supplémentaire du gouvernement. »

Elles participent toutes aux programmes de développement Food for Work ou Meret afin « d’améliorer le sort de leur communauté ».

La fatalité de la sécheresse peut-elle devenir un événement prévisible et contrôlable ? Les catastrophes naturelles moins mortelles ? Fretsumbirhan Tadele, assise en plein soleil sur une pierre qui surplombe le canyon, son enfant dans les bras, est, sans le savoir, un exemple de ces nouveaux mécanismes de résilience. Elle vient du village de Hagere Selam, elle a 20 ans et, fait rare, seulement deux enfants. « Je n’ai pas été à l’école, dit-elle, je devais aider ma mère et m’occuper de ma famille. A 15 ans, je me suis mariée. » On lui a demandé son avis ? « Non, je n’ai pas choisi. C’est mon mari qui m’a choisie. Ensuite, mes parents ont décidé que je l’épouserai. » Le ton est dur.

La catastrophe qui a fait plonger sa famille à la limite de la famine fut la mort de leur bœuf l’été dernier. Mort de soif. L’animal labourait leur champ, ils ne peuvent plus le cultiver. Elle et son mari ont alors “loué” leur terre à un voisin qui a un bœuf, en échange d’un peu de sa récolte. « On n’a pas eu de chance. Au tirage au sort, on a eu une mauvaise terre, pleine de cailloux, dit-elle, d’autres ont une terre fertile. » En Ethiopie, les champs appartiennent à l’Etat et sont attribués à vie par le biais d’une loterie. « Certaines années étaient bonnes, d’autres étaient mauvaises à cause de la sécheresse », explique-t-elle, résignée.

Mais la jeune femme assise dans ce désert est aussi l’espoir d’un avenir possible. D’abord, elle ne mourra pas de faim comme du temps des grandes famines éthiopiennes. Elle va chercher ses sacs de farine et de céréales à pied, avec son âne, à 10 kilomètres de là. L’enfant sur ses genoux n’est pas le bébé qu’on croyait, il a 1 an et 7 mois. « Il souffre de malnutrition chronique, dit la mère, très technique. On a mesuré la taille du bras. Dans nos villages, tout le monde est sous-alimenté, la terre est très dégradée par l’érosion, on n’a plus d’arbres, ils ont été coupés pour faire du feu. » Ils mangent de l’injera (le pain local), des lentilles, quelques légumes et un peu de pommes de terre.

Maintenant suivi, le petit a reçu les suppléments nutritionnels qui rattraperont son retard de croissance. On s’étonne qu’elle n’ait que deux enfants : « Je vais à la clinique de la région et on me fait une piqûre de contraception tous les trois mois », confie-t- elle. Le mari est d’accord. Enfin, pouvoir faire pousser sa propre nourriture, ne plus dépendre de l’aide alimentaire et, ainsi, sortir du bord de l’abîme : « J’ai entendu parler de microcrédit, nous dit-elle avec enthousiasme. Je vais aller me renseigner en ville pour emprunter et nous racheter un bœuf. »

Des femmes qui sortent, lentement, de la fatalité ancestrale… à des siècles des Ethiopiennes en jean d’Addis Abeba.

Source : Libération, 7 avril 2012

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