Ethiopie : nouveau Far East

par Florence Beaugé

Les expatriés reviennent, et une classe moyenne émerge dans ce pays qui affiche, en dépit d’une misère persistante, l’un des taux de croissance les plus élevés d’Afrique.

Café de Paris, Addis Abeba, Ethiopie, Ethiopia

C’est une drôle de capitale. Un gigantesque chantier à ciel ouvert, à 2 500 mètres d’altitude. Immeubles, avenues, ronds-points… La ville sort de terre. Partout, des gravats, des édifices en construction, des échafaudages de bois, des tranchées où les femmes travaillent comme les hommes… Construire : voilà le mot d’ordre du régime. Les Chinois dirigent les opérations, sans états d’âme. Peu importe que les Ethiopiens aient la vie encore plus dure, dans l’immédiat…

Voilà dix ans que le pays, longtemps symbole de pauvreté absolue et de famines, comme en 1984 et 1985, affiche l’un des taux de croissance les plus élevés du continent, entre 8 % et 10 % du produit intérieur brut. Bien qu’un Ethiopien sur trois vive encore sous le seuil de pauvreté – avec moins de 0,60 dollar par jour -, une classe moyenne émerge, en ville surtout. Elle ne peut se comparer à celles des pays occidentaux. Très hétérogène dans ses revenus, dans ses trajectoires sociales, un esprit commun la fédère pourtant : la volonté farouche de s’en sortir.

Mekonnen Tilahun, un comptable de 32 ans, n’a jamais vu la mer, jamais foulé une plage de sable. Par sa soeur, qui est allée une fois à Djibouti, il sait « à quel point c’est beau ! ». Ambitieux, réfléchi, il change d’employeur tous les deux ans. En huit ans, sa rémunération a ainsi plus que quintuplé. Il vit encore chez sa mère, pour faire des économies. S’il ne subissait le fléau de l’inflation – 33 % en 2011, 20 % en 2012, 12 % aujourd’hui -, Mekonnen Tilahun s’estimerait chanceux. Un jour, peut-être, s’il a mis suffisamment d’argent de côté, il se mariera. Il aura alors « deux enfants, pas plus ! », assure-t-il. En attendant, il travaille dur. Son seul luxe, c’est la salle de sports où il se rend trois soirs par semaine. Sa jeune sœur rêve d’émigrer aux Etats-Unis. Pas lui. « Ici, il y a tout à faire », dit-il.

Hanna, l’une de ses collègues de travail, est rentrée en Ethiopie pour la même raison, en 2012, ses études en France terminées. « J’ai compris qu’en Europe, je n’aurais jamais l’importance que j’ai ici », dit-elle simplement. Le machisme de ses compatriotes masculins, le fort conservatisme de la société et le poids de la religion l’agacent, mais elle trouve que le pays « commence à s’ouvrir au monde ».

Lily et Mimi Kassahoun, elles, ont longtemps hésité à revenir au pays. Les deux sœurs ont fini par rentrer à Addis Abeba, fin 2011, le cœur serré, car le Canada où elles venaient de passer plus de vingt ans était devenu leur patrie. « Nos parents nous disaient tout le temps : “Pourquoi vous ne reviendriez pas en Ethiopie ? Ici, le business marche bien!” », racontent-elles.

Lily a tenté l’aventure. Il y a trois mois, cette grande jeune femme brune, énergique et souriante, coiffée de nattes rastas, a ouvert un restaurant dans le quartier de Bole, “Oh Canada”. Déjà, les clients se bousculent midi et soir. « J’ai fait attention à trois choses qui manquent en général en Ethiopie : la propreté des toilettes, la qualité du service, et l’ambiance ! », dit-elle dans un éclat de rire. La bureaucratie, les ouvriers peu fiables, le personnel à former, les produits qui manquent du jour au lendemain, les prix qui augmentent sans cesse… Tout cela a mis les nerfs de la restauratrice à l’épreuve. « Je pensais ouvrir en six mois. Ça m’en a pris dix-huit ! Ici, il faut apprendre la patience mais je ne regrette pas mon choix », explique-t-elle.

S’il y a un baromètre de la classe moyenne éthiopienne, c’est bien Bernard Coulais, le directeur général du groupe BGI-Castel (bière et vin) à Addis Abeba. « Je veux porter la bière partout en Ethiopie ! », clame-t-il avec un large sourire. En Angola, pays fortement urbanisé, la consommation moyenne de bière est de 50 litres par habitant. Au Kenya, elle est de 12 litres. En Ethiopie, pays rural à 80 %, elle n’est que de 4 litres. « Tout change à toute vitesse. Nos ventes progressent au même rythme que le réseau routier et l’électrification du pays. C’est une révolution ! On n’arrive même plus à répondre à la demande », s’exclame cet industriel habitué des pays africains.

Pour l’heure, la misère est plus frappante que la richesse dans la capitale éthiopienne. En de nombreux endroits, la ville qui compte environ 4 millions d’habitants fait même figure de cour des miracles. Aux abords des églises – l’Ethiopie est majoritairement chrétienne orthodoxe -, on ne compte plus les mendiants, les estropiés, les enfants des rues et les femmes, main tendue, un nourrisson sous-alimenté dans les bras.

A chaque fois qu’il passe devant une église, Samuel se signe. Autrement dit, tous les 300 mètres… Ce jeune chauffeur de taxi fait partie de la “lower middle class” éthiopienne. Comme tant d’autres, il habite dans l’une de ces masures au toit de tôle ondulé qui prolifèrent dans la capitale et abritent deux ou trois générations d’une même famille. Père d’une adolescente de 14 ans, Samuel dispose d’une voiture personnelle. Une fortune, ici, car les taxes sont énormes. Un réseau de 80 personnes – parents et amis – s’est constitué pour l’aider à acheter ce qui est son instrument de travail. Chaque mois, le jeune homme rembourse au réseau l’équivalent de 5 euros. Son principal souci : payer l’école privée de sa fille. Dans l’esprit de Samuel, « l’école publique, c’est pour les pauvres ».

Le pays, deuxième d’Afrique sur le plan démographique avec 85 millions d’habitants, avance pourtant à marche forcée vers la modernité. Sous un régime de parti unique aux accents maoïstes, peu soucieux des droits de l’homme, l’Ethiopie ambitionne de devenir le “tigre” de l’Afrique, sur le modèle du Vietnam en Asie.

La scolarisation – pas loin de 100 % aujourd’hui – est l’une des réussites de l’Ethiopie. Elle doit beaucoup à Meles Zenawi, l’ancien premier ministre, tombeur de la dictature éthiopienne en 1991, qui dirigea le pays d’une main de fer jusqu’à sa mort, en août 2012. Midi et soir, des ribambelles d’écoliers en uniforme, cartables sur le dos, sortent des écoles publiques, sous l’œil attentif de l’ancien premier ministre dont le portrait orne toujours les principales avenues d’Addis Abeba.

Pour arriver à “Fountain of Knowledge School”, située un peu à l’écart du centre-ville, il faut emprunter une carriole à cheval. Pour deux ou trois birrs, la monnaie locale, on évite ainsi de se tordre les pieds. Au bout de cette route caillouteuse, hérissée d’ornières, se trouve l’une de ces écoles privées très prisées de l'”upper middle class” : 1 400 élèves, propres, disciplinés, en bonne santé. Trente enfants par classe, contre 60 à 100 dans le public. Particularité de cet établissement : on y enseigne le français. « Bien sûr, j’ai ici des fils de fonctionnaires, d’avocats, et de médecins, mais aussi des enfants de milieux défavorisés, explique Sylvia Feo, la directrice. En Ethiopie, les parents se saignent pour payer à leurs enfants un enseignement de qualité. » Avec son mari ingénieur, elle appartient – comme Lily et Mimi Kassahoun – à cette jeune génération rentrée récemment. On estime à 2 ou 3 millions le nombre d’Ethiopiens expatriés, la plupart en Amérique du Nord. Ils sont de plus en plus nombreux à revenir, attirés par les occasions qu’offre un pays en si rapide croissance. Tous participent activement à l’émergence de la classe moyenne.

A 100 kilomètres d’Addis Abeba, l’hôtel de Teferi-Bel Amakeletch apparaît au détour d’un virage comme un château des Mille et Une Nuits. Après vingt-cinq ans passés à l’étranger, cette ingénieure agronome de formation a décidé, elle aussi, de rentrer en Ethiopie. Elle a posé ses bagages à Nazreth, une ville en pleine expansion de 200 000 habitants. C’est le passage obligé pour accéder à Djibouti, dont le port constitue l’unique accès à la mer de l’Ethiopie. Nazreth, y compris à l’époque de l’empereur Haïlé Selassié, a toujours été une ville de villégiature. Ses eaux thermales et son climat tempéré, moins froid et pluvieux qu’Addis Abeba en été, en ont fait la renommée. La ville ne culmine “qu’à” 1 600 mètres d’altitude.

Quand elle a acheté un terrain pour presque rien, puis posé la première pierre de l’hôtel de ses rêves – un mélange d’architecture méditerranéenne et de style arabo-indien -, Teferi-Bel Amakeletch ne se doutait pas des difficultés qui l’attendaient. Un jour, c’est le ciment qui manque, le pays étant emporté par sa frénésie de construction. Un autre, ce sont les liquidités qui font défaut, ce qui bloque toutes les importations…

Malgré tout, cette quadragénaire dynamique s’accroche. Sa boutique-hôtel, une première dans le pays, doit ouvrir au début de l’été. Elle ne doute pas que le succès sera au rendez-vous. La clientèle potentielle est là. L’ancienne ingénieure mise sur Nazreth, comme elle mise sur l’Ethiopie. « Ici, les obstacles sont nombreux, mais pas au point de renoncer, dit-elle. L’Ethiopie, pour moi, c’est la terre des opportunités, comme les Etats-Unis il y a deux cents ans. Le nouveau Far East, en somme ! »

La capitale, on le sent, sera méconnaissable d’ici cinq ans. Addis Abeba aura perdu son air de “ville à la campagne”, où les ânes, les vaches et les chèvres déambulent au milieu des piétons et des véhicules. Ce sera une ville moderne, avec de larges avenues goudronnées et des buildings futuristes. Le siège de l’Organisation de l’Unité africaine en est déjà l’illustration. Il y aura un tramway et des centres commerciaux à plusieurs étages. Bole Road, la principale artère, sera bordée de restaurants et de boutiques de luxe. Et les 4 × 4 y auront remplacé les vieilles Lada.

Source : Le Monde, 26 avril 2013

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