Le trajet en train d’Addis Abeba à Diré Dawa

Hormis les nombreux commerçants éthiopiens et djiboutiens, seuls quelques rares voyageurs étrangers en quête d’aventure se hasardent dans cette odyssée. A l’aube précédant leur départ, les voyageurs de 2ème et 3ème classes attendent l’ouverture du guichet de la gare d’Addis Abeba, qui trône majestueusement au bas de Churchill Avenue.

Le jour du départ, les passagers arrivent dans la fraîcheur vive de l’aube, le visage et les épaules enveloppés dans le traditionnel chamma blanc et attendent, armés de patience, accroupis sur l’unique quai jonché de marchandises, de valises et de cartons défoncés, l’entrée en gare du monorail.

Le départ est annoncé pour six heures, mais rien ne s’ébranle à l’heure annoncée. Sans renâcler, les passagers attendent parfois plus de dix heures avant de grimper dans les wagons.

Une fois le train en gare, les voyageurs, enfants sur le dos et paquets sous le bras, jouent des coudes et s’engouffrent dans le train. Certains wagons de 3ème classe n’ont plus de sièges et les passagers s’agglutinent tant bien que mal à même le plancher. Les passagers qui désirent voyager en première classe n’ont aucune peine à se procurer des billets. Il suffit de se rendre au guichet le jour précédant le départ. Son coût, bien que modique pour une bourse occidentale, est nettement supérieur au billet de 2ème et 3ème classes ; il n’est accessible que pour les citoyens les plus fortunés et les touristes. Ces derniers tuent le temps jusqu’à l’heure du départ au Club des Cheminots, situé à côté de la gare. Il abrite le buffet de la gare, une des meilleures tables de la capitale, où chacun s’empresse de déguster un bon repas.

En première classe, les passagers jouissent d’un confort très relatif ; des boissons gazeuses sont en vente, les sièges sont moins défoncés qu’en deuxième classe ; toutefois, les toilettes souillées empestent et durant la nuit les wagons sont plongés dans le soir.

Enfin, cahin-caha, le colosse d’acier s’ébranle dans un tintamarre infernal. Les passagers clandestins, surtout des enfants, s’agrippent tant bien que mal aux barreaux extérieurs des fenêtres, d’autres escaladent le toit des wagons.

Sans dépasser les 40 km/h, l’avertisseur retentissant, le train sillonne les faubourgs de la capitale. Bordée de part et d’autre de pittoresques cahutes en pisé aux toits de tôle ondulée, la voie est encombrée de petits joueurs et d’adultes qui déambulent parmi les vaches, les chèvres et les poules.

Puis le train pénètre dans le plateau fertile de la province du Choa. Au loin se dressent les cônes gris des volcans pelés. Bientôt, la voie perd de l’altitude et la température s’adoucit, le monorail s’engage dans le pays oromo. Les villages de maisonnettes en torchis sont égayés par les bougainvilliers mauves.

Lors d’un court arrêt à Debré Zeit, femmes et enfants se ruent aux fenêtres et interpellent les voyageurs pour vendre leurs graines de doura grillées, leur maïs et leurs boissons fraîches. Puis le train s’éloigne en saccades de la ville des lacs de cratère pour traverser l’immensité des terres cultivées jusqu’à Mojo, puis la ville de Nazareth que les Oromo considèrent comme leur capitale. Les drapeaux noir, rouge et blanc de l’Oromia, la “nation oromo”, sont hissés sur les poteaux électriques et placardés sur les maisons.

Avant de quitter Nazareth, de nouvelles grappes de clandestins s’accrochent d’une main aux portières et de l’autre, tiennent des sacs de grain. Avec le changement d’altitude, le paysage se modifie progressivement. Ici et là, des collines abruptes et ravinées s’érigent dans la savane brûlée.

Le train enjambe de nombreuses et profondes fractures tectoniques, avant de plonger vers les eaux noir satin du lac Beseka, qu’il franchit sur des rails quasiment immergés. Non loin, le volcan Fantale se dresse majestueusement dans une plaine aride jonchée de scories et d’imposants blocs de lave. Après une brève halte dans la cuvette ardente de la localité de Metahara, le train traverse la savane de graminées du Parc national d’Awash.

Puis, les tôles ondulées de la ville d’Awash (8 190 habitants) apparaissent, scintillantes sous le soleil. Le buffet de la gare d’Awash était tenu par une des plus fines cuisinières d’Ethiopie. Autrefois, elle cuisinait jusqu’à plusieurs centaines de repas pour les ressortissants étrangers en poste à Addis Abeba, qui venaient en train ou en automobile, les jours de repos, déguster de l’antilope, du phacochère ou du gnou chassé par son habile mari.

Aujourd’hui, la gare tombe en décrépitude, mais son buffet reste une bonne adresse, les spaghettis bolognaise sont toujours al dente

Non loin de la ville d’Awash, le train serpente le long d’une falaise jusqu’au viaduc métallique de 140 mètres qui enjambe la rivière Awash ; l’eau brun cuivré chargée d’alluvions coule 50 mètres plus bas dans un ravin de roche basaltique. Le pont fut construit en 1894, puis détruit en 1941 par les troupes italiennes. Il fut reconstruit dans les années 50 selon les plans originaux.

La locomotive attaque maintenant péniblement une montée de 67 km jusqu’à Assabot. Dans le train, le silence est de rigueur. Les regards portés sur l’horizon, les voyageurs se remémorent les attaques que le train a subies dans cette région. Le khat se mastique avec autant de ferveur.

Les taillis remplacent bientôt les arbres. Plusieurs haltes de courte durée permettent aux passagers de s’approvisionner en fruits, en légumes et en khat toujours plus frais et plus tendre. Puis, les arbustes, les taillis et les cactus remplacent les arbres.

Enfin, la locomotive déploie tous ses chevaux pour grimper jusqu’à Biquet, un village peuplé en majorité par des Somali Issa. Bientôt, après 18 heures de trajet environ, le train entre en gare de Diré Dawa.

Source : Ethiopie : Au fabuleux pays du Prêtre Jean (Edition 2003)

Voir aussi :

Le train, le poumon de Diré Dawa
Addis Abeba – Diré Dawa : Un chemin de fer mythique et vétuste
Le chemin de fer franco-éthiopien de 1900 à 1980

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