Addis Abeba – Diré Dawa : Un chemin de fer mythique et vétuste

« Cela fait 106 ans que cette entreprise est en activité ». Le patron de la compagnie de chemin de fer éthio-djiboutienne pèse ses mots quand il raconte l’histoire de la société. « C’est seulement quand les Italiens sont venus dans les années 30 que la route éthiopienne a été construite –pour leur bénéfice-, mais avant cela le chemin de fer était le seul moyen de communication vers le monde extérieur… ». Elle reste toujours d’une grande importance économique pour le pays. Les rails ont mal vieilli (un partenariat international futur doit permettre leur modernisation), mais la compagnie est toujours là, et continue à transporter les Ethiopiens d’Addis à Dire Dawa. Vingt arrêts. Une fin d’après-midi, une soirée, une nuit.

Le carnet de voyage de notre envoyé spécial.

15h00. Gare d’Addis Abeba. Le train ne doit partir que dans une heure trente, mais les passagers commencent à arriver. Une trentaine de voyageurs sont installés sous les arches de la gare. Une jeune femme porte son enfant dans le dos. Une femme plus âgée, drapée dans des voiles noir et blanc s’est assise sur le rebord d’un massif de fleurs. Les sacs de voyage sont méthodiquement alignés le long du mur de la gare. Le panneau « Guichet billets » est libellé en français et en amharique. « Tous les gens qui travaillent ici parlent français » explique de façon très posée un cheminot à petite moustache. Il est venu acheter un billet pour un membre de sa famille et parle au guichetier en mêlant les deux langues. Trois types de billets : 1ère classe, 75 birrs ; 2ème classe, 55 birrs ; 3ème classe, 41 birrs. Une fois l’argent donné, on se fait enregistrer au guichet d’à côté dans un grand cahier.

15h30. Gare d’Addis Abeba. La foule se regroupe vers la porte n°1 pour embarquer dans le train. La sécurité inspecte les sacs. Puis fait signe de passer sur le quai.

16h00. Wagon 1ère classe, à l’arrêt. Tous les passagers sont maintenant montés dans le train. Certains refont leurs paquets. Un bébé vient de vomir. Un couple regarde des photos au travers de la fenêtre du wagon. Le wagon de 1ère classe offre des fauteuils individuels matelassés et inclinables. La seconde classe propose des banquettes matelassées mais collectives. La troisième des banquettes en bois. Deux anciens sont installés et attendent le départ.

16h30. Wagon de 3ème classe. Le train est maintenant en route. Le démarrage est très progressif. La traversée d’Addis Abbeba se fait à allure lente. La sirène retentit régulièrement pour signaler aux marcheurs, aux voitures et aux ânes que nous passons. Par les portes grandes ouvertes du wagon passe une série d’instantanés : à un mètre ou deux de la voie, un jeu de rails parallèle à celui que nous empruntons. Des hommes sont assis et discutent. Plus loin, ce sont des enfants qui jouent. Plus loin encore, le train double un jeune homme en pull rouge qui avance sur des béquilles. Il se fait doubler à son tour par des taxis et des voitures. Le linoléum marron qui tapisse le sol du wagon a été poli par l’âge. Il est même extrêmement glissant. Il a été déchiré sur une bande qui court entre les rangées de bancs et soigneusement reclouté pour ne plus bouger. Un garde en tenue kaki a nonchalamment posé le coude sur le rebord de la fenêtre et regarde les rues de la capitale défiler. Le contrôleur passe d’un wagon à l’autre, casquette blanche, sweat beige et saccoche en cuir noir.

17h10. Premier arrêt, Caliti. 14km d’Addis. Wagon de 3èmeclasse. 2 minutes d’arrêt. La sécurité veille à ce que tous ceux qui grimpent dans les wagons possèdent un billet. Les fraudeurs sont houspillés et pressés de redescendre. Puis le train repart. Le garde s’allume une cigarette. Il ferme une porte, en fin de wagon, qui brinquebalait depuis le début du trajet. Un voyageur a mis de la musique éthiopienne. Hors d’Addis, voici les premières plaines, mais elles restent baignées de la lumière du jour. Dans la troisième travée, une femme et son bébé. La femme ne cesse de discuter avec sa voisine depuis que le train est en marche. D’autres passagers se laissent bercer par le tempo régulier du train en marche.

17h30. Deuxième arrêt, Akaki. 22km d’Addis. Wagon de 3ème classe. A nouveau un bref arrêt. Des jeunes embarquent. Le soleil commence à offrir une lumière rase sur les acacias et sur la terre. Il métamorphose la porte grande ouverte du wagon en donnant au métal une couleur argentée. Il donne surtout aux paysages une teinte jaune orangée qui vient caresser l’œil. Un homme marche tranquillement dans son champ, outil sur l’épaule. Les paysages défilent, alors que dans le train, un jeune homme vend la choumbra, une noisette au goût amer.

18h00. Troisième arrêt, Doukam, 41km d’Addis. Wagon de 3ème classe. Depuis le départ de la capitale (2 348 mètres), nous avons perdu environ 400 mètres d’altitude. Le train Addis/Dire-Dawa descend toute la première partie de la route… Il devrait encore perdre 1 000 mètres avant d’arriver à mi parcours, à Awash. Puis remonter en dents de scie jusqu’à Dire Dawa à 1 206 mètres d’altitude. La lumière du jour s’est subitement refroidie, elle a perdu ses nuances orangées et vire maintenant au bleu. Les ampoules électriques qui ponctuent le toit se sont allumées, à nu, sans plafonnier. Le train repart sans avoir embarqué de nouveau voyageur. Les deux anciens du wagon commencent à piquer du nez, les yeux mi-clos. Une jeune fille mâche le khat, cette plante euphorisante. La jeune maman qui ne cessait de parler s’est tue, et s’appuie contre la cloison, son bébé dans les bras.

18h20. Quatrième arrêt, Debre Zeit, 52 kilomètres d’Addis. Wagon de 1ère classe. L’obscurité arrive progressivement sur les paysages et enveloppe les wagons. Les néons s’allument dans les villages traversés. Des jeunes jouent au football dans un stade. Dans la lumière faiblissante, on voit encore la poussière se soulever. En première classe, un homme lit le journal. Un jeune décroche une à une les feuilles de khat et les glisse dans la bouche. Deux hommes discutent bruyamment en tête du wagon, assis sur le sol. L’un d’eux s’est déchaussé.

18h50. Cinquième arrêt, Modjo, 75 kilomètres d’Addis. Wagon de 1ère classe. L’obscurité est maintenant complète. En première, une femme nourrit sa petite fille. Les hommes qui discutaient en tête de wagon sont passés au khat. Ils discutent plus paisiblement.

19h00. Wagon de 2ème classe. Les passagers sont serrés sur les banquettes matelassées. Une femme qui porte chignon, boucles d’oreille dorées et un grand châle de lin met de la bonne humeur dans le wagon. Elle raconte qu’elle revient d’Axoum où elle a participé à une fête religieuse. Elle habite Dire Dawa.

19h35. Sixième arrêt, Nazareth, 103 kilomètres d’Addis. Wagon de 3ème classe, une femme écoute patiemment sa voisine qui lui parle avec agitation. L’énergie déployée n’y fait rien : ses yeux papillonnent. On s’allonge, on dort, de plus en plus de pieds dépassent des bancs. Le sol est jonché de choumbra.

21h15. Huitième arrêt, Malka Djillo, 166 kilomètres d’Addis. Dans l’obscurité, on distingue quatre lampes qui brillent au loin. Peut-être une boutique. Une femme vêtue d’un pagne longe les wagons, lampe à huile à la main. Voici aussi le faisceau d’une lampe torche. Bref arrêt de quelques minutes, et la locomotive s’enfonce à nouveau dans une nuit sans accroc de lumière.

22h15. Neuvième arrêt, Méthara, 204 kilomètres d’Addis. Wagon de 3ème classe. Un homme charge quatre jerricans de plastique jaune. « Dans la région ici, il y a des problèmes d’alimentation en eau, confie un passager, des problèmes de salinité. Les jerricans seront remplis à Awash, puis repartiront vers Methara par un train dans l’autre sens. » Une partie du wagon est plongée dans le sommeil. Des passagers se sont installés au dessous des bancs. Une femme qui porte un fin voile bleu a préféré rester éveillée. Dignement, elle fixe le regard droit devant elle.

22h50. Awash, mi-parcours. 236 kilomètres d’Addis. Sous un toit de tôle, un grand carré de lumière créé par un néon. Les passagers s’installent sur le bord de la voie pour griller une cigarette. Un petit vendeur de beignets passe. Puis Myriam, une vendeuse de café. « Un thermos par soir, cela me rapporte cinq birrs ». Un autre vendeur présente sur un petit présentoir des cigarettes, des allumettes et de petits balais. Awash est une vraie gare avec un vrai chef de gare qui siffle le départ.

0h45. Khora. Douzième arrêt. 287 kilomètres d’Addis. Une femme est portée dans le wagon de 1ère, visiblement affaiblie et le visage tordu de douleur. « Elle est malade, elle a de la fièvre et très froid. Je pense que c’est le paludisme. Elle va se faire soigner à Dire Dawa. » confie le proche qui l’accompagne.

04h30. Errer. Dix-huitième arrêt. 414 kilomètres d’Addis. Train arrêté, lumières éteintes. Dans le wagon de 1ère classe, plusieurs lampes de poche ont été sorties. Une maman a allumé une bougie. « On va attendre ici. Les militaires remontent le reste de la ligne jusque Dire Dawa pour vérifier que la voie n’a pas été piégée » explique un passager. L’OLF, le Front de Libération Oromo est accusé par les autorités d’avoir commis plusieurs attentats dans cette région.

05h00. Errer. Sur le bord de la voie. Le coq chante, mais le jour n’est pas encore levé. Une lampe à pétrole est placée devant quelques paquets de cigarette. Les flammes, d’un foyer à même le sol viennent lécher une théière en métal. Un peu en retrait, dans un petit bar, on prépare le Moulawa, une galette sucrée. D’autres vendent des oranges sur des tissus étendus à même le sol.

05h45. Errer. Sur le bord de la voie. Le train n’est toujours pas reparti, mais l’obscurité commence à céder la place à un ciel plus gris, moins épais, moins sombre. La maman ne tarde pas à souffler sa bougie. Encore un quart d’heure et on voit nettement se détacher dans le petit jour les toits en tôle. Quatre hommes se sont réunis autour du thé et d’un peu de nourriture.

07h00. Errer. Dix-huitième arrêt. 414 kilomètres d’Addis. Le conducteur de la locomotive rappelle les passagers. Le train se remet en route. La sortie de la localité offre le spectacle des sacs plastiques dispersés dans la nature. Le paysage est désormais beaucoup plus aride. Rocaille et arbustes dispersés.

08h00. Quelque part à une vingtaine de kilomètres de Dire Dawa. Le train s’est à nouveau arrêté. Mais cette fois-ci, c’est un imprévu. Panne de carburant. Les passagers se sont égaillés autour des quatre wagons et attendent. Le chauffeur est en colère « A Awash, ils n’ont pas remis de carburant comme ils auraient dû le faire » raconte, dépité, le chauffeur « Tout cela, c’est à cause de la crise économique ». Une autre machine doit être envoyée pour tirer le train jusque Dire Dawa.

10h30. Arrivée à Dire Dawa. L’entrée en gare a des allures de révérence. Le train ne va pas abandonner sans autre forme d’adieu ceux qu’il a tenus avec lui 18 heures durant. Le pied posé à terre, il faut encore quelques instants, le temps d’un ultime contrôle pour que les passagers se dispersent et poursuivent chacun leur chemin hors de la gare. Dire Dawa. A cette heure de la matinée, la chaleur est déjà présente.

Source : RFI actualité, 23 février 2005

Voir aussi :
Le train, le poumon de Dire Dawa
Le trajet en train d’Addis Abeba à Dire Dawa
Le chemin de fer franco-éthiopien de 1900 à 1980

1 commentaire pour “Addis Abeba – Diré Dawa : Un chemin de fer mythique et vétuste”

  1. nigist on 12 Aug 2010 at 14:47

    Bonjour je m’appelle nigist et je suis née en Ethiopie mais j’ai été adopté à l’âge de 3ans
    Je trouve votre article très beau et bien réalisé pour les personnes qui souhaitent connaître ce pays.
    Merci encore de porter dans votre coeur notre pays.
    Nigist

Trackback this Post | Feed on comments to this Post

Laissez un commentaire sur cet article

web development