L’Éthiopie initie son premier festival international de courts métrages

Entretien de Claire Diao avec Maji-Da Abdi

Le Festival de Clermont-Ferrand est l’occasion pour de nombreux professionnels du cinéma de découvrir des courts-métrages mais aussi de créer de nouveaux partenariats. Parmi ceux-ci figurent Images That Matter International Short Film Festival (ITMSFF), premier festival international de court-métrage lancé en Afrique. Sur une durée de quatre ou cinq jours, cet évènement cinématographique dont l’ouverture est prévue pour le 26 avril 2010 au Théâtre National d’Addis Abeba, mélangera courts-métrages reconnus ou méconnus sous-titrés en amharique. Une première dans ce pays où les films étrangers ont moins de succès que les productions locales. Tourné vers les jeunes cinéastes éthiopiens, le festival impulsera des ateliers avec des professionnels du cinéma ainsi qu’une compétition destinée aux réalisateurs de courts-métrages éthiopiens. Rencontre avec la réalisatrice et productrice Maji-Da Abdi à l’origine de cet ambitieux projet.

Vous préparez le premier festival international de court-métrage en Afrique, à Addis Abeba. Quelle est votre implication dans le milieu du cinéma éthiopien ?

J’ai commencé comme journaliste avant de produire des documentaires sur des thèmes engagés de réalisateurs de différentes nationalités. J’ai aussi réalisé un documentaire sur la guerre (The river that divides, 2001) et produit un court-métrage de fiction de 26 min (The father d’Ermias Woldeamlak, 2000) qui m’a permis de participer à des festivals, pour la première fois d’ailleurs. De là, j’ai produit des longs-métrages avec mon partenaire et mari Abderrahmane Sissako. Je travaille surtout sur ses films mais aussi sur d’autres projets que nous produisons via la société de production que nous avons en France (Chinguitty Films). En Éthiopie, j’ai deux amours : la production et surtout la formation. J’essaie de voir comment booster ce pays qui est en train de s’ouvrir au monde par rapport au cinéma. À cause du communisme, le pays a été fermé très longtemps et n’a commencé à s’ouvrir que dans les années 1990. Maintenant, beaucoup de jeunes veulent faire des films mais ils ne sont pas conscients qu’il y a des festivals partout et ils ne savent pas comment les contacter. L’année passée, par exemple, j’ai aidé six jeunes à aller à Ouagadougou pour participer au FESPACO et suivre une formation dans l’école Imagine de Gaston Kaboré. Ils en sont revenus grandis et je me suis dit « si un petit séjour peut faire un grand changement, peut-être que si l’on organise un festival chez nous, cela nous aidera davantage ». Les jeunes cinéastes éthiopiens sont très demandeurs, ils ont une envie folle de faire des films. J’étais étonnée de voir qu’une jeune universitaire pouvait mettre tout son argent pour faire son film et qu’il sorte en salle, qu’elle se batte pour ça ! Voilà une énergie à encourager.

Quel est l’impact en Éthiopie de films comme Menged (de Daniel Taye Workou, 2005) ou Teza (de Haïlé Gerima, 2008) qui ont été couronnés internationalement ?

Menged et Teza sont un peu des exceptions par rapport à ce qui existe à Addis Abeba. Comme vous le savez, Teza a été réalisé par Haïlé Gerima qui habite aux États-Unis et qui a été éduqué là-bas. Menged a été réalisé par mon cher ami Daniel Taye qui est à moitié allemand. Il a fait une école de cinéma à l’étranger et a longtemps vécu en France et ailleurs. Ces deux réalisateurs sont donc plutôt dans l'”arène internationale”. Tandis que ceux que j’essaie d’influencer vivent en Éthiopie où il n’y a pas d’école de cinéma mais où ils se débrouillent par-ci, par-là, pour se former. Ils n’ont aucune connexion avec l’extérieur et ne savent pas comment sortir, comment apprendre et découvrir des films étrangers. Les films qu’ils voient sont plutôt, comme partout, des films commerciaux américains. C’est justement pour créer un pont entre les cinéastes d’Éthiopie et les Haïlé ou les Daniel du monde entier que je crée ce festival.

Les salles de cinémas d’Afrique de l’Ouest n’existent quasiment plus. La situation est-elle la même en Éthiopie ?

Heureusement, malgré tous nos problèmes, celui-là n’en est pas un. À Addis Abeba par exemple, plus d’une douzaine de salles de cinéma fonctionnent et les films éthiopiens ont davantage de succès que les films étrangers. Un grand film américain reste moins longtemps à l’affiche et les films éthiopiens attendent quatre à six mois avant d’être sur les écrans tellement il y a de films réalisés. C’est bien que les spectateurs aillent voir des films réalisés dans leur propre langue ! En revanche, le revers de la médaille, c’est que les films en amharique copient souvent les films américains.

Que pensez-vous de l’action “Des cinémas pour l’Afrique” lancée par Abderrahmane Sissako ?

C’est très encourageant de voir qu’au Mali il y a un mouvement et qu’au Sénégal aussi. En Éthiopie il y a des salles à réhabiliter mais le problème c’est que nous sommes l’un des pays les plus pauvres du monde et qu’il n’est pas facile de trouver quelqu’un qui demande de l’aide à l’étranger. Je visualise quelques endroits où il serait possible de le faire mais personne ne s’en occupe actuellement. Abderrahmane le fait pour Bamako, Youssou N’Dour pour le Sénégal et sans doute que d’autres personnes se mobiliseront en se disant qu’il suffit de commencer pour avoir du soutien ailleurs. Cette énergie est utile et elle est à encourager partout.

Vivez-vous plutôt en France ou en Éthiopie ?

Dans ma tête je suis toujours en Éthiopie mais en réalité je suis un peu partout car nous voyageons beaucoup. Je dis dans ma tête parce que je pense être beaucoup en Éthiopie alors que quand je dis aux gens que j’habite là-bas mes amis éthiopiens se retournent et me disent « Ça va pas non ! Tu viens régulièrement mais tu n’habites pas ici ! » C’est parce que nous sommes partout, dans les festivals, sur les tournages, dans les séminaires… Je suis entre Paris et l’Éthiopie principalement mais aussi un peu partout pour des projets. Mon cœur, lui, est toujours en Éthiopie.

Pour quelles raisons participez-vous au festival de Clermont-Ferrand ?

Je suis venue au festival juste avant l’ouverture car j’organise un festival international de court-métrage en Éthiopie. À ma connaissance, il n’y a pas d’autre festival de court-métrage en Afrique et la première édition aura lieu le 26 avril 2010 durant cinq ou six jours. C’est un énorme challenge que j’espère pouvoir rendre possible. Pour nous en Éthiopie, comme dans beaucoup de pays d’Afrique, la formation est un problème. Puisqu’il n’y en a pas, les gens se lancent immédiatement dans des longs-métrages pour avoir de l’audience alors qu’ils ne se sont pas essayés aux autres exercices préalables. Tous les réalisateurs confirmés ont débuté par des courts-métrages. Avec ce festival, je veux rappeler aux jeunes cinéastes la nécessité, la beauté et l’importance du format court. Du coup, je suis là pour me jumeler avec ce merveilleux festival de Clermont-Ferrand qui m’a accueilli très gentiment et qui est d’accord pour me soutenir et me conseiller à travers un partenariat. Comme j’ai peu de temps pour cette première édition, j’aimerais faire une sélection qui puisse avoir un bon impact sur les spectateurs. Mais je suis surtout ici pour apprendre à organiser un tel événement, de l’ouverture jusqu’à la mise en place de boîtes aux lettres favorisant l’échange entre professionnels. Cette organisation fait pour moi une grande différence et j’aimerais m’en inspirer pour mon festival.

À l’heure actuelle, qui vous soutient dans cette action ?

Mon partenaire principal est CulturesFrance qui m’a encouragé à aller trouver d’autres fonds. Comme vous le savez, il n’est pas évident de lancer un projet en Afrique. Je ne suis même pas à la moitié de la somme dont j’ai besoin pour monter un festival correct et d’envergure. D’ailleurs, si quelqu’un lit cet article et se dit « Tiens, je vais envoyer de l’argent pour soutenir ce festival », je pense que c’est une très bonne idée ! Les premières éditions sont toujours difficiles. J’ai beaucoup de promesses de structures qui me donneront de l’argent l’année prochaine, comme l’Union Européenne, parce qu’il était trop tard cette année pour débloquer des budgets. Je ne m’inquiète donc pas pour les années à venir car je suis convaincue que cette idée est bonne et nécessaire. Il est essentiel d’amener les jeunes d’Afrique à faire des courts-métrages d’abord et des longs-métrages par la suite pour mieux se faire connaître, trouver des fonds, voyager… et apprendre.

Où se déroulera le festival ?

Nous allons l’inaugurer au Théâtre National qui a une très grande capacité d’accueil. Mais il sera surtout implanté à l’Université d’Addis Abeba car je veux faire un festival un peu différent des festivals qui ont lieu chez nous et qu’on appelle habituellement des “festivals d’ambassadeurs”, c’est-à-dire des festivals qui se passent dans des endroits plus chics. Même s’ils sont très intéressants, je trouve qu’ils ne touchent pas assez le peuple.

Dans ce contexte-là, comment pensez-vous renverser la tendance ?

Idéalement, j’aimerais avoir un contact direct avec les étudiants de l’Université et des écoles secondaires. Pour cela, je veux sous-titrer les films en amharique, chose qui n’a encore jamais été faite. On suppose souvent qu’avec un minimum d’éducation tout le monde parle anglais mais cela est faux. Et c’est pour cela que les films éthiopiens ont autant de succès en Éthiopie ! Les gens sont tellement contents de comprendre les films qu’ils vont voir… Contrairement aux autres pays d’Afrique, l’Éthiopie n’a pas été colonisée donc nous n’avons pas cette majorité de francophones ou d’anglophones comme il en existe dans les autres pays. Avec le sous-titrage, j’espère attirer une autre audience : celle qui va habituellement voir des films en amharique.

Est-ce que la programmation sera réservée aux films africains ou sera-t-elle ouverte aux autres pays ?

C’est un festival international donc je veux des courts-métrages de tous les pays. Dans la plupart des festivals internationaux, le nombre de films africains est toujours très réduit. Dans mon idée d'”international”, je vais essayer d’équilibrer la programmation pour avoir une section africaine un peu plus grande que les autres sections, justement parce que le festival aura lieu sur le continent africain. Je souhaite aussi créer cette année une fenêtre sur le Brésil parce que c’est un pays émergent qui est un bon exemple sur beaucoup de points. Je veux surtout présenter des films qui montrent comment les gens essaient de résoudre quelque chose. La déprime et les problèmes, on connaît. Je veux montrer des films qui nous inspirent comme ceux réalisés dans les favelas de Bahia. Pour moi, si les films inspirent les gens c’est aussi une façon de les rapprocher d’une forme qu’ils ne connaissent pas, le format court. Allons directement à l’essentiel. En deux heures de projection, allons aux quatre coins du monde, voyons cinq, six, sept sujets et ressortons enrichis !

Pour pouvoir sélectionner un grand nombre de films, allez-vous élargir les années de production ?

Oui, justement, pour l’instant ce festival n’est pas compétitif. Je compte d’ailleurs ouvrir le festival avec des courts-métrages des Frères Lumière, présenter des films de quelques réalisateurs confirmés comme Satyajit Ray, Kurosawa… Et aussi montrer de très beaux courts-métrages africains de différentes époques et de différents pays, davantage par rapport à leur thématique que par rapport à leur année de production. J’ai l’intention d’avoir une compétition mais elle sera cette année réservée aux Éthiopiens pour encourager ceux qui ont réalisé des films et mener une discussion autour de l’importance du court-métrage.

Les membres du jury de cette compétition seront-ils éthiopiens ?

Comme c’est un festival international, j’espère avoir tous les fonds dont je rêve pour réunir un jury international de professionnels venus présenter leurs films et peut-être même animer des ateliers !

Vous parliez d’un jumelage avec le Festival de Clermont-Ferrand, pensez-vous aussi vous associer avec un festival africain ?

Oui, j’ai commencé. Pour l’instant j’ai contacté le festival de Tarifa en Espagne, qui est à 40 km du continent. J’ai eu l’occasion d’aller à ce festival que j’ai trouvé très impressionnant, très bien organisé. Mane (Cisneros Manrique, directrice du festival), que j’ai rencontrée, a beaucoup d’énergie et est contente de me soutenir. Je suis aussi en contact avec Mahen (Bonnetti, directrice exécutive) du festival de film africain de New York qui me donne beaucoup de conseils, surtout par rapport au contenu africain dont j’ai besoin. C’est pour cela que j’ai besoin de contacter toutes ces personnes – la Cinémathèque de CulturesFrance aussi – pour cette fenêtre africaine que j’aimerais agrandir dès maintenant. J’aimerais aussi profiter de ma présence à Clermont-Ferrand pour rencontrer une personne qui s’occupe d’un festival international de courts-métrages à São Paulo car idéalement, je ne souhaite pas que ITMSFF se focalise uniquement sur l’Afrique et l’Europe. Je souhaite l’élargir à l’international avec le Brésil et l’Asie pour qu’il y ait d’autres liens. Par rapport à tous les festivals où j’ai été auparavant et qui m’ont stimulé, j’aimerais utiliser les connaissances et les questionnements qu’ils ont suscités en moi pour aller plus loin.

Sur le continent africain, pensez-vous vous jumeler avec le Fespaco, les Journées Cinématographiques de Carthage ou d’autres festivals ?

Pour l’instant, je recherche plutôt des festivals de courts-métrages hormis les festivals que je vous ai cités qui m’aident pour tout ce qui concerne le contenu. Bien sûr, je connais les organisateurs du Fespaco et je veux rester en contact avec eux. Je ne connais pas le festival de Carthage, je n’y ai jamais été. Donc, pour l’instant, je n’ai pas encore rencontré de festival de courts-métrages international en Afrique avec qui me jumeler car à ma connaissance il n’y en a pas. De toute manière, dans mon idée de “on est plus fort unis”, j’aimerais faire des ponts avec le plus d’endroits possibles. Alors je cherche.

Contrairement à l’Éthiopie qui a eu la chance de ne pas être colonisée, plusieurs pays africains célèbrent cette année leurs 50 ans d’indépendance. Pensez-vous que cela puisse être une thématique de votre festival ?

Je n’étais pas au courant, je suis heureuse de l’apprendre ! Eh bien, oui, je n’ai pas arrêté la forme définitive de ce festival donc je pense que ce serait une bonne idée d’inclure des films qui parlent de cela. D’ailleurs l’empereur Haïlé Selassié a inspiré beaucoup de pays avec son combat. Son discours à la Société des Nations pour se plaindre de l’invasion italienne a marqué les esprits.

Pour terminer, quels souhaits aimeriez-vous exaucer pour ce festival ?

J’en ai tellement… ! J’aimerais que le manque de temps et d’argent ne soient pas des raisons d’échecs car j’ai vu le contraire plusieurs fois. J’ai vu un jour un film à Alba en Italie réalisé par un balayeur japonais. Il n’avait jamais fait de cinéma, il a tourné le film avec ses amis, avec son argent, il a lu plein de livres sur le cinéma et c’est pour moi un très bel exemple. Le temps et l’argent sont des excuses que l’on utilise souvent pour justifier le fait de ne pas être à la hauteur. J’aimerais apprendre autant que possible, avoir beaucoup de soutiens et d’appuis comme Clermont-Ferrand. J’aimerais avoir une présence africaine de films et de participants. J’espère convaincre les ambassades africaines de sponsoriser des réalisateurs pour qu’ils viennent en Éthiopie. Si cela est souvent facile pour des réalisateurs venant d’Europe, c’est beaucoup plus difficile sur le continent africain. J’espère que les ateliers seront d’un très bon niveau et que les jeunes en sortiront enrichis. Surtout, j’espère que les jeunes d’Afrique qui viendront voir ces films et qui discuteront avec les réalisateurs, seront inspirés pour aller plus loin. Et si vous ne m’arrêtez pas, je pourrais encore vous dire beaucoup de souhaits car je suis passionnée !

Source : Africultures, 23 février 2010

Voir aussi :

Premier festival international de court métrage du 14 au 19 juin à Addis Abeba
Un jeune réalisateur éthiopien primé au festival de courts d’Addis Abeba
Maji-da Abdi : « Je crois au développement rapide du cinéma éthiopien »
Site du festival “Images that matter”

Trackback this Post | Feed on comments to this Post

Laissez un commentaire sur cet article

web development