Teza : L’Ethiopie de Charybde en Scylla

Film multiprimé, Teza de Haïlé Gerima revient sur trente ans d’espoirs et de souffrances.

La Corne de l’Afrique enfin à l’honneur des écrans ? Hasards de la distribution, Teza de l’Ethiopien Haïlé Gerima vient à point approfondir le choc émotionnel créé par Fleur du désert. Seul bémol, la sortie trop discrète de ce film qui a tout de même remporté le Prix spécial du jury à la Mostra de Venise 2008 avant de triompher sur le continent africain, aux festivals de Carthage et de Ouagadougou.

Il faut dire que Gerima, même établi de longue date aux Etats-Unis, représente à lui seul le cinéma éthiopien. Trois décennies après La Récolte de trois mille ans (1976), qui racontait son pays à la veille de la déposition du Négus Haïlé Selassié, son retour inespéré débouche logiquement sur une œuvre de mémoire, chargée de combler le trou. Une sanglante dictature socialiste, plusieurs guerres et famines plus tard, l’Ethiopie compte parmi les pays les plus pauvres du monde. Comment en est-on arrivé là ?

Illusions perdues

Malgré un budget modeste qu’il lui a fallu dix ans pour réunir, la réponse ne manque pas de grandeur. Récit ample et robuste, Teza se déroule sur trois temps et trois lieux différents, à partir d’un accident qui a rendu le héros amnésique. En 1990, quadragénaire abîmé, Anberber retrouve son village natal, sa mère et son frère (le père est mort dans la lutte contre l’Italie fasciste). Petit à petit, sa mémoire revient, sur fond de tensions qui voient les jeunes de la région se réfugier dans les cavernes pour échapper à l’enrôlement.

Il apparaît alors qu’Anberber fut un jeune idéaliste parti étudier la biologie et la médecine en Allemagne au début des années 1970, dans l’espoir de guérir les maladies de son pays. Il rentre une première fois à Addis Abeba en 1980 et y retrouve son ami Tesfaye à la tête d’un hôpital. Mais tout ne tarde pas à se gâter. Les luttes internes de la junte militaire au pouvoir ont tourné en faveur de Haïlé Mengistu, qui a instauré une véritable “terreur rouge”. Contraint de se réfugier en Allemagne, Anberber y est cette fois confronté au racisme néonazi. Va-t-il pouvoir repartir à zéro, auprès d’une femme tenue pour une paria après avoir tué son propre enfant ?

La trajectoire de cet intellectuel, représentatif de toute une élite africaine partie se former à l’étranger pour se retrouver perdue, ni d’un monde ni de l’autre, est bien sûr symbolique. Teza devient ainsi le récit de toutes les illusions perdues d’une génération. Mais ce que certains n’ont pas manqué de lui reprocher fait aussi sa force. Heureuse exception dans un cinéma africain exsangue, cette fresque à la fois historique et intime brasse large.

Dans son ambition didactique, le cinéaste pèche tantôt par excès (l’explication du cauchemar par le vieux sorcier), tantôt par manque (la situation allemande). Mais la mise en scène est par ailleurs si généreuse en rythmes et couleurs, son lyrisme paysager et ses irruptions de violence, que les imperfections ne comptent plus guère. Malgré la profonde désolation qui sous-tend Teza (“rosée” en amharique), Gerima clôt sa fable thérapeutique sur une note d’espoir. A défaut d’avoir vu l’avènement d’un monde meilleur, on peut toujours tenter de répondre à la soif de connaissance et de justice de la génération suivante.

Teza, de Haïlé Gérima (Ethiopie/Allemagne/USA/France 2008), avec Aaron Arefe, Abiye Tedla, Takelech Beyene, Teje Tesfahun. 2h20. Sortie en France le 28 avril 2010.

Source : Le Temps, 24 mars 2010

Voir aussi :

Teza : Une fresque signée Haïlé Gerima sur les tourments de l’Ethiopie
Haïlé Gerima : La nostalgie de l’exilé à l’épreuve de l’histoire
Vidéos : Teza d’Haïlé Gerima

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