Le peuple Hamer : La cérémonie de l’Ukuli (Texte 2)

par Valérie de Graffenried

Il réajuste les deux plumes maintenues sur sa tête avec un bandeau de perles, saisit une fine et longue branche et frappe. En face de lui, la femme vêtue de peau de cabri n’a pas poussé le moindre cri. Pire : elle secoue ses tresses enduites de glaise rouge et sourit. Puis souffle violemment dans une sorte de trompette filiforme : elle en redemande. Elle veut à nouveau être frappée au sang, pour prouver sa force et son courage.

Nous sommes en Ethiopie, dans la vallée de l’Omo. Au sud du pays, tout près du Soudan et du Kenya. C’est ici que vivent de fascinantes ethnies que le tourisme vient corrompre petit à petit : les Mursi, dont les femmes arborent d’impressionnants plateaux labiaux, les Surma, les Tsamay, les Borena, les Karo… Mais surtout les Hamer et leurs étonnantes décorations corporelles.

Chez les Hamer, le rite initiatique pour passer du statut de garçon à celui d’homme prêt à se marier dure plusieurs heures, comporte une scène de flagellation de femmes et une curieuse acrobatie par-dessus des vaches, la cérémonie du “saut du bœuf”. Le tout se déroule dans un extraordinaire tintamarre. Pour rejoindre un village prêt à honorer l’un des siens, nous sommes partis du campement de Turmi en voiture, puis avons délaissé la 4×4 pour marcher pendant de longues minutes dans un lit de rivière asséché. Sous un soleil de plomb.

Soudain, à quelques mètres, une soixantaine d’individus s’agitent sur une berge. Des trompettes résonnent. Les femmes sautent en joignant les deux pieds. Leurs épais bracelets de cheville s’entrechoquent, leurs perles de couleurs et cauris se soulèvent. Cling ! Clang ! On s’approche. Il faut d’abord négocier : notre présence n’est pas gratuite. Palabres. Deux vieillards, avec pour seul habit un minuscule bout de tissu ceignant leurs hanches, nous toisent avec un air supérieur et font mine de ne pas nous accepter. Une demi-heure plus tard, tout est réglé. On peut enfin rejoindre la berge et se mettre à l’ombre.

Cling ! Cling ! Tûûûûûûûûût ! Les femmes dansent, hurlent dans leur trompette, boivent de la bière de sorgho qu’elles se passent de bouche en bouche ; les hommes discutent, accroupis sous un gros acacia, d’autres se maquillent et se parent de plumes. Les Hamer sont très coquets : pour la cérémonie du “saut du bœuf”, ces pasteurs semi-nomades veulent tous se montrer sous leurs plus beaux atouts.

Cling ! Cling ! Tûûûûûûût ! Et puis : Clac ! Le bruit sec provient d’un peu plus haut. Il se répète. On s’approche. Trois hommes, qui se distinguent des autres par leurs deux plumes noires dressées sur la tête, frappent des femmes. Qui en redemandent. Elles font face à leur bourreau, le narguent les bras ouverts. Un sourire moqueur traverse leur visage. La verge fend l’air et finit sa course sur le dos des femmes, après avoir touché leurs épaules ou les flancs.

Pas un cri. Rien. Mais des plaies béantes dans le dos de celles qui veulent démontrer par ce sacrifice déconcertant combien elles soutiennent le jeune garçon prêt à devenir un homme. Ce dernier justement, reconnaissable à ses cheveux défaits qui s’amoncellent comme un nuage autour de son crâne, erre dans la foule. Il est tendu et ne jette pas un regard en direction des femmes dont le sang coule pour lui.

Une femme enceinte entre dans la danse : elle veut elle aussi être flagellée. Elle sent l’alcool et agresse l’homme aux deux plumes pour que sa verge s’abatte sur elle. Il finit par la frapper. Insupportable spectacle. La femme qui, à en juger par la grosseur de son ventre en est à son sixième ou septième mois de grossesse, a des marques sur le dos, mais aussi sur le flanc. Elle boit à nouveau et vient quémander ses coups. Cette fois, son bourreau la repousse. Elle insiste. Il la frappe, mais moins fort. Puis part. Elle lui court après, pousse des cris stridents. « Vas-y ! Frappe-moi ! J’ai pas mal ! Je suis forte ! » semble-t-elle lui dire. L’odeur des peaux de chèvres mêlée à celle de la transpiration et du sang est forte. Très forte.

Le groupe se dirige maintenant vers le lit de rivière asséché. Les hommes ont fini de se maquiller. La flagellation prend fin. On traverse la rivière, grimpe un petit chemin sur la berge d’en face. Les ronces griffent la peau. On arrive sur un replat, une sorte de petite prairie. Un troupeau de vaches est là. Que se passe-t-il ? Pourquoi les bêtes paraissent-elles si nerveuses et veulent-elles redescendre ?

Il fait chaud. On s’assied par terre, un peu à l’écart et, la tête bourdonnante, on attend. A côté, un homme fait de même. Il a une kalachnikov du Soudan sur l’épaule. Comme beaucoup, ici. Les kalachnikovs sont utilisées pour dissuader les tribus adverses de venir leur voler le bétail.

Le futur marié est là, au milieu d’un groupe d’hommes. Le jeune aux cheveux défaits est étendu par terre. Des feuilles circulent entre lui et un homme qui lui fait face : il s’agit d’une sorte de prestation de serment. Difficile de voir ce qui se passe vraiment : les jambes peinturlurées des hommes qui l’entourent font office de barrière naturelle. Pendant ce temps, les femmes, réunies un peu plus loin, dansent, sautent, font claquer leurs lourds bracelets de cheville. Aucune ne se soucie de son dos ensanglanté.

Retour vers le groupe d’hommes. Il se disperse. Le père du marié tient un petit cabri marron par la gorge. Il le sacrifie en l’honneur de son fils aîné décédé, qui n’a jamais pu connaître la cérémonie du “saut du bœuf”. La gorge du cabri n’est pas tranchée d’un coup sec : trois entailles sont faites à la verticale. A la mode hamer.

La phase la plus importante du rituel peut commencer. Huit vaches du troupeau indiscipliné sont positionnées flanc contre flanc. Comme elles n’ont aucune envie de rester tranquilles, museaux et queues sont maintenus par des villageois. La passerelle de vaches est prête. Le futur marié observe la scène, le visage sévère. Le voilà qui enlève d’un coup sec sa peau de chèvre et s’élance, entièrement nu.

Hop! Il saute sur le dos de la première vache sans la toucher des mains, court sur le dos des autres et redescend de l’autre côté. Il doit faire ce parcours d’échines quatre fois et n’a droit qu’à une seule erreur : s’il tombe plus d’une fois, il deviendra la risée du village et sera battu par la famille de celle qui devait devenir sa femme. Pour en arriver là, le jeune homme a au moins eu la chance, petit, de ne pas avoir les dents du haut poussant avant celles du bas : avec cette “tare”, il aurait été abandonné, voir poussé en bas d’une falaise.

Deuxième passage. Une vache, deux vaches, trois vaches, quatre, cinq… le futur marié est par terre ! Une vachette brune, qui apprécie peu d’être piétinée, s’est déplacée et les villageois n’ont pas su la retenir. Les troisième et quatrième passages sont heureusement parcourus sans faute. Ça y est : le jeune éphèbe est devenu homme. Toute la nuit, les siens le fêteront, en danses et en chants. Et les femmes ne panseront toujours pas leurs plaies. Pour nous, il est l’heure de regagner le campement.

Il y a quelques décennies encore, les tribus du sud de l’Ethiopie vivaient en autarcie totale, dans des villages isolés, au milieu de dik-diks (minuscules gazelles) et autres bêtes sauvages. Préservés de toute civilisation extérieure. Aujourd’hui, ces ethnies sont toujours difficilement accessibles, mais les tours organisés menacent sérieusement leur authenticité et l’attrait de l’argent les corrompt.

Pour photographier les tribus, un droit d’entrée est exigé dans chaque village accessible aux touristes, puis chaque cliché doit être payé. Impossible de passer à côté de cette règle. Un Anglais, parti à la rencontre des Mursi dans un site infesté de mouches tsé-tsé, commente ce fait avec un humour bien british : « Si un Mursi qui arbore une sorte de nid d’oiseaux sur la tête se fait davantage photographier que les autres, ses congénères trouveront rapidement une astuce : ils viendront le lendemain avec un immense pneu sur la tête. Juste pour être sûrs de se faire, eux aussi, un peu d’argent ! »

Source : Le Temps, 10 janvier 2008

Voir aussi :

Le peuple Hamer : La cérémonie de l’Ukuli (Texte 1)
 Vidéos de la cérémonie de l’Ukuli du peuple Hamer

 Le peuple Hamer : La cérémonie du Gore
 Le peuple Hamer

Trackback this Post | Feed on comments to this Post

Laissez un commentaire sur cet article

web development