En Ethiopie, la croissance n’élimine pas la pauvreté

par Nicolas Henin

Le premier ministre Meles Zenawi, qui sollicite un nouveau mandat dimanche 23 mai, met en avant son bilan économique, obtenu au prix d’une gestion autoritaire du pouvoir.

A Addis Abeba, Samuel Tafesse est une icône, un symbole de réussite. La fortune de cet entrepreneur, dans ce pays sans ressources qui compte encore sur le café comme principal revenu d’exportation, provient du béton, dont il est un magnat.

À la tête de sa holding, Sunshine, il a contribué à modifier l’aspect de la capitale éthiopienne. Les collines de la ville se sont couvertes de chantiers. Un peu partout, de fragiles échafaudages de bois et de ficelles s’élancent autour de silhouettes de ciment frais.

Il ne s’agit pas de petites maisons, mais d’hôtels de luxe de douze étages, de complexes de bureaux, de maisons de standing dont le néoclassique pompeux bouscule les bidonvilles des alentours. Les mauvaises routes défoncées sont goudronnées l’une après l’autre. Et les engins de chantiers terminent un nouveau périphérique de deux fois quatre voies.

Un miracle économique

L’Éthiopie vit un miracle. Une croissance de 10 % par an depuis près de dix ans. Forte de cette prospérité, elle aime à se faire appeler le “Tigre de l’Afrique”, en référence aux économies émergentes d’Asie du Sud-Est. « Ces bons résultats sont sans doute la conséquence de l’introduction du libre marché », juge Amare Aregawi, rédacteur en chef du quotidien The Reporter.

L’économie éthiopienne est encore marquée par des années de communisme. L’État contrôle la plupart des entreprises, du juteux monopole sur les télécommunications jusqu’à la propriété de la plupart des hôtels. L’ouverture au privé s’est faite à contrecœur, sous la pression des organisations internationales. Mais elle a permis l’apparition d’une classe moyenne alimentée par les fonds de la diaspora, mais aussi très dépendante du pouvoir, puisque le gouvernement reste le principal donneur d’ordres.

L’économie, c’est l’argument principal mis en avant par le premier ministre Meles Zenawi, candidat à sa succession lors des élections générales qui se tiennent ce dimanche. Un scrutin sans surprise : l’opposition est divisée, sans moyens et privée de parole sur les chaînes de radio et de télévision, toutes publiques.

L’Éthiopie reste vulnérable

À la tête de l’Éthiopie depuis quinze ans, Meles Zenawi a assis un pouvoir sans partage, s’attirant les reproches des défenseurs des droits de l’homme. Les dernières élections, en 2005, avaient donné lieu à des violences, provoquant la mort de plus de 200 personnes. « La police avait tiré à balles réelles dans les rues », se souvient un habitant d’Addis Abeba. Cette fois-ci, malgré la tension, personne ne s’attend à ce que le scrutin dégénère. « Le pays est trop bien tenu », résume un diplomate occidental.

Pourtant, même sur le plan économique, l’Éthiopie reste vulnérable. Huit personnes sur dix vivent d’une agriculture de subsistance. Une sécheresse, une mauvaise récolte, et c’est le drame. Même si, depuis la grande famine de 1984, des filets de protections ont été mis en œuvre, avec notamment des distributions de nourriture.

Sous les grilles du palais du premier ministre, dans le quartier d’Aware, s’étale un taudis où l’on ne survit que grâce à l’aide internationale. On y progresse dans des ruelles étroites, pleines d’ordures et d’excréments.

30 centimes d’euros par jour

C’est ici que vit Assegdech. Sous un abri de branchages et de bâches de deux mètres sur deux, cette grand-mère vit seule avec sa petite-fille de 14 ans depuis que le sida a emporté le reste de la famille. Dans un coin, une planche sert de lit aux deux femmes. Pas de couvertures, mais un amoncellement de vieux vêtements sous lesquelles elles se blottissent durant les froides nuits de cette ville d’altitude.

« Je passe mes journées dans les rues à vendre du charbon de bois, explique la grand-mère. Je gagne environ 5 birrs (30 centimes d’euros) par jour. » Comme tous les habitants de ce bidonville, Assegdech reçoit chaque mois du Programme alimentaire mondial sa ration de nourriture.

Puissance militaire régionale alliée des États-Unis, l’Éthiopie bénéficie d’une aide internationale massive. Une aide nécessaire à la survie de beaucoup, mais dont l’utilisation politique est contestée par l’opposition, qui estime que c’est cet afflux financier qui sauve le bilan du gouvernement. Pire, dit-elle, cette aide subventionne la répression. Cruel dilemme. Comme si la communauté internationale n’avait de choix que de laisser dépérir des millions de personnes ou de soutenir un régime autoritaire.

Source : La Croix, 20 mai 2010

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