Une école de cinéma en Ethiopie

Entretien d’Olivier Barlet avec Abraham Haïlé Biru

Directeur de la photo et réalisateur, Abraham Haïlé Biru dirige depuis 2007 la Blue Nile Academy à Addis Abeba, unique école de cinéma d’Afrique de l’Est.

Nous voici au 63ème édition du festival du film de Cannes. C’est la deuxième fois que vous venez ici ; vous étiez venu à quelle occasion la première fois ?

La première fois était avec l’équipe du film Abouna, réalisé par Mahmat-Saleh Haroun. Le film était sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs. J’étais invité par ARTE.

Cela vous fait quoi d’être à Cannes ? Qu’est-ce que vous emmène cette année ?

C’est tellement riche. Tout est si beau, les gens sont détendus, et l’éclairage est tellement magnifique. Nous subissons des coupures d’électricité tous les jours en Ethiopie, donc quand je vois tant de lumières, je me dis, ne pourrions-nous pas partager la lumière ? J’ai été invité par le ministère français des Affaires étrangères pour parler de mon école. C’est l’occasion de voir si je peux obtenir des soutiens ici.

Est-ce vraiment une bonne occasion de nouer des contacts internationaux pour soutenir le travail que vous effectuez en Ethiopie ?

Oui. C’est l’occasion de rencontrer des gens que vous ne croisez pas normalement. Quand je suis en Ethiopie, c’est très difficile pour moi de les contacter. C’est l’occasion d’expliquer ce que nous avons déjà et ce dont nous avons besoin. J’ai participé à un atelier sur l’enseignement. J’ai dit en gros que plutôt que de faire venir deux ou trois étudiants ici en France, ou en Europe, ça serait mieux d’envoyer un formateur en Ethiopie. Ils étaient d’accord ; c’est un point de vue valable. Ils ne connaissent rien à l’Afrique de l’Est, alors c’était bien qu’il y ait quelqu’un de présent qui pouvait expliquer la situation et les informer.

Outre votre école, votre activité principale est d’être directeur de la photographie. Quelle a été votre expérience en tant que chef opérateur en Afrique ? Quelles sont les difficultés auxquelles vous devez faire face sur les tournages ? Y a-t-il beaucoup d’occasions de travailler en Afrique de l’Est, ou devez-vous partir à l’étranger pour travailler en tant que chef opérateur ?

Il y a très, très peu d’occasions de travailler en Afrique de l’Est en 35 mm. Il y dix ans, nous avons tourné un film court avec le soutien des Sud-africains, mais c’est le seul ! En général, je pars travailler en Afrique du Sud, au Zimbabwe, ou en Afrique de l’Ouest, qui a des liens avec la France. Cela m’amène à travailler au Burkina Faso, au Tchad, au Niger. Je suis obligé de quitter ma région, d’aller au sud ou à l’ouest, et parfois en Afrique centrale.

Mais il y a parfois des films éthiopiens ?

Non, il n’y a rien. C’est le néant. Le néant dans le sens qu’il y a un manque de savoir-faire. Il y a des jeunes qui veulent faire des films, qui ont du talent, mais qui n’ont aucune expérience cinématographique. Je me suis dit que je devais d’abord acquérir de l’expérience en tant que directeur de la photo, et j’ai eu la chance de travailler avec les plus grands réalisateurs africains. J’ai beaucoup appris, puis je me suis dit que le moment était peut-être venu de faire quelque chose pour aider les jeunes. En Ethiopie, tout le monde critique les jeunes, mais personne ne leur explique comment faire des films. Il n’y avait aucune école, pas seulement en Ethiopie d’ailleurs, nulle part en Afrique de l’Est. Donc je me suis dit, ok, il faut que j’ouvre une école pour ma région, parce que je ne veux pas vieillir et que tout le monde dise “il n’a jamais rien fait pour les jeunes” ! J’ai donc décidé que le moment était venu d’ouvrir une école, ce qui n’est pas chose facile parce que le cinéma, et les arts visuels en général, sont très difficiles en Ethiopie, le gouvernement ayant d’autres priorités. En plus, ils nous soupçonnent de manigancer quelque chose contre eux. Ce n’est pas facile, mais j’ai ouvert une école de cinéma qui s’appelle le Blue Nile Film and Television Academy.

Y a-t-il des frais de scolarité ? Est-ce que c’est cher pour les étudiants ?

Ils doivent payer des frais, sinon ils ne prendraient pas ça au sérieux. Le programme dure dix mois, avec des cours tous les jours. Nous proposons écriture de scénario et réalisation, prise de vue et éclairage, et montage et son. Ils paient environ 20 à 22 € par mois. La plupart sont déjà dans le milieu ; ils font des films de mariage et ce type de reportages, mais ils veulent devenir cinéaste. Ils ont des revenus, ils ont les moyens de payer, et ce n’est pas très cher.

Ils terminent après dix mois ? C’est assez court…

Vous avez raison, dix mois n’est pas beaucoup. Ca leur donne un savoir-faire de base ; c’est mieux que rien. Nous ne pouvons proposer plus car nos locaux sont très petits ; c’est un organisme privé. En fait, j’ai divisé ma maison en deux ; l’école d’une côté, la partie habitation de l’autre. C’est une initiative privée et je n’ai pas beaucoup de place. Mais le groupe est grand ; nous avons 23 étudiants inscrits aux trois cursus. Puisque nous manquons d’espace, ils doivent céder la place à un nouveau groupe à la fin des dix mois. Nous n’avons pas la place pour proposer des programmes sur un ou deux ans.

Est-ce que les professeurs viennent de l’étranger, ou sont-ils éthiopiens ?

C’est très difficile de trouver des professeurs en Ethiopie, car les gens manquent d’expérience. J’ai trouvé deux ou trois personnes âgées de 55 à 60 ans qui, à l’époque socialiste, ont étudié en Europe de l’Est. Quand ils sont rentrés en Ethiopie, ils n’ont pas pu continuer parce qu’il n’y avait pas de travail en cinéma. Le gouvernement les a placé dans son institut télévisuel, les a chargés de différents programmes de formation, mais ils n’ont pas pu travailler en cinéma. Ils manquent donc de l’expérience pratique, mais ils connaissent la théorie. Je leur ai donc demandé d’enseigner la théorie, et moi j’assure les cours pratiques. Parfois, nous avons la chance d’avoir des gens qui viennent travailler sur des documentaires ou des courts-métrages en Ethiopie, à qui je demande de venir animer des ateliers sur un ou deux jours. J’essaye de saisir toute occasion qui se présente !

Maji-Da Abdi, la femme d’Abderrahmane Sissako, a créé un festival de films en Ethiopie. Avez-vous des liens avec ce festival ?

C’est bien qu’il y ait un festival de films en Ethiopie, car Addis Ababa est le centre de l’Afrique ; c’est la capitale de l’Afrique puisque nous avons le plus de radios, le plus d’universités, et beaucoup de grandes organisations, donc c’était insensé qu’il n’y avait aucun festival jusque là. Nous n’avons pas de culture cinématographique ; c’est pour ça. Mais, à mon avis, ce dont nous avons le plus besoin, c’est d’éduquer les jeunes. C’est bien un festival, mais l’argent que l’on y dépense pourrait servir à l’enseignement pour les trois à cinq ans à venir. Une fois qu’un cinéma éthiopien aura émergé, ça serait bien un festival. Il n’existe pas de cinéma éthiopien, mais nous avons un festival de film. Mais c’est bien quand même.

Y a-t-il un mouvement, comme l’on trouve dans certains pays avoisinants, où des jeunes prennent des caméras et font leurs propres films ?

Oui, mais la qualité reste médiocre, car ils manquent de savoir-faire cinématographique. Ils n’ont pas les bases filmiques. Ils essayent, mais ils n’ont reçu aucune formation, aucune éducation cinématographique. Ils essayent et beaucoup de gens pensent que c’est bien, mais je ne suis pas de cet avis, car essayer ne vous mène pas au meilleur si vous n’avez pas les bases. En Ethiopie, mais aussi partout en Afrique de l’Est, nous ne sommes pas entourés d’images en grandissant. Il n’y a qu’une chaîne de télévision en Ethiopie, comparé à combien de chaînes en Europe ? Les jeunes Européens sont habitués à réfléchir en images. Notre problème est que nous manquons d’occasions de voir la télévision ou des films. Nous sommes très limités en terme d’images.

Parmi vos étudiants, y en a-t-il qui font des films de cette manière ?

Oui, car l’Ethiopie est différente des autres pays ; nous avons des salles. Il y en a six ou sept à Addis Abeba. Ce n’est pas le cas au Tchad ou au Niger, par exemple. Donc, au début, quand des jeunes ont commencé à faire leurs films, beaucoup d’Ethiopiens les ont adorés. Ils étaient prêts à payer pour les voir, car ils adoraient voir leurs paysages, entendre la langue, la musique, etc. Mais maintenant, ils se disent “eh oh, la qualité est mauvaise, je n’entends pas le son”. Il y a donc un marché, et nous essayons de soutenir ces jeunes qui veulent faire des films. Ils sont dans ce milieu, donc il vaut mieux les soutenir pour qu’ils puissent apprendre la qualité et comment améliorer leur travail. Nous proposons des formations pour deux sortes d’étudiants : ceux qui sont déjà dans le business, et ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion de faire un film, mais qui ont du talent. Nous avons une comité de sélection – je n’en fais pas partie, sinon tout le monde m’appellerait en me disant : “Abraham, je veux…”, ou “Abraham, j’ai un fils qui veut venir à ton école”. Quand nous avons passé une annonce dans le journal, nous avons reçu 550 candidatures en deux jours. La demande est énorme, mais nous n’avons la place uniquement pour 23 étudiants.

Quelles ouvertures professionnelles existent pour les étudiants qui sortent de votre école ? Peuvent-ils travailler à la télévision, veulent-ils faire des films de cinéma indépendants, ou plutôt continuer à faire des films de mariage, etc. mais de meilleur qualité ?

Ceux qui ont commencé en filmant les mariages sont prêts à progresser pour faire des films de cinéma. Ils continueront peut-être à filmer les mariages, mais veulent passer au cinéma. C’est très important. Avec un peu d’espoir, d’ici un ou deux ans, le gouvernement éthiopien laissera la télévision s’ouvrir et permettra la création de quelques nouvelles chaînes. Comme il manque de personnel de télévision qualifié en Ethiopie, nos étudiants pourront remplir ces postes. Avec un peu d’espoir, ce seront des chaînes de télévision privées. Notre école n’enseigne pas que le cinéma ; c’est une école de cinéma et de télévision. J’espère qu’ils pourront travailler dans les deux domaines.

Est-ce que vous avez des contacts avec des gens de la diaspora comme Haïlé Gerima, qui vivent aux Etats-Unis ?

La diaspora s’imagine que, s’ils ne sont pas au pays, rien ne se passe. Mais c’est faux. Vous savez, c’est plus facile de se plaindre de loin, de dire des choses qui ne sont pas très utiles, plutôt que de faire quelque chose de concret. Plutôt que de me plaindre de loin, j’ai créé cette école car je veux faire partie de l’effort, je veux faire quelque chose. J’essaye de changer les choses de l’intérieur, pas de l’extérieur ; ça ne marche pas. Il faut être là, si vous êtes partant, et si vous voulez changer les choses. Il faut être sur le terrain. Et je ne vois pas ce mouvement de la part de la diaspora, ceux qui connaissent le cinéma. Ils critiquent la qualité, mais je ne les vois pas faire quelque chose.

Est-ce que les prix que le film Teza de Haïlé Gerima a obtenus au Fespaco et ailleurs ont eu de l’influence sur l’attitude du gouvernement envers le cinéma en Ethiopie ?

Non, pas vraiment.

Ils n’en étaient pas fiers ?

Si. Mais ça reste très difficile. Si vous voulez faire un film, vous êtes obligé de chercher longuement des financements. Votre nom seul n’est pas suffisant. Il y a des initiatives ; il y avait déjà beaucoup de jeunes qui voulaient faire des films avant Teza, mais comme je disais avant, le principal problème est le savoir-faire. Les jeunes sont très enthousiastes, mais ils ne savent pas comment s’y prendre pour faire un film. Donc, en tant que cinéastes, nous devons les soutenir, les guider parfois. C’est bien de faire des critiques constructives de leur travail, mais pas de les démolir.

Vous vous êtes formé où ? Comment êtes-vous devenu un des plus grands chefs opérateurs d’Afrique ?

J’ai étudié quatre ans aux Pays-Bas, à l’Académie hollandaise de film et de télévision. C’est une bonne école. J’ai choisi la prise de vue et l’éclairage. Je n’avais aucune idée avant de quitter l’Ethiopie si j’y arriverais, mais j’ai choisi cette filière car nous avons besoin de savoir-faire technique, comme la prise de vue et l’éclairage. Il y avait déjà suffisamment de réalisateurs ! Ce qui nous manque en Afrique ce ne sont pas les idées, mais la technique. Donc j’ai étudié la prise de vue et l’éclairage en me disant que je pouvais toujours passer à la réalisation plus tard. Je me suis rendu compte que je préférais cet aspect, je préférais soutenir les réalisateurs africains, parce que la plupart d’entre eux – à l’exception d’Idrissa Oueadraogo, avec qui j’ai travaillé et qui a un très bon sens de l’image et du visuel – que la plupart d’entre eux n’ont pas ce savoir-faire. Ils maîtrisent la narration, mais pas l’aspect visuel. Donc j’ai libre champ ; je peux faire ce que je veux. C’est moi qui décide comment utiliser la lumière.

Comment voyez-vous l’avenir ? Pensez-vous que votre école permettra l’émergence de réalisateurs de talent qui pourront représenter le pays ?

Je l’espère. Je ne m’attends pas à avoir 23 jeunes talentueux, mais, avec de l’espoir, d’ici trois à cinq ans, le monde entendra davantage parler du cinéma éthiopien. Si d’ici trois à cinq ans il y a deux ou trois étudiants qui réussissent à faire des films et à les montrer dans des festivals, je serai l’homme le plus heureux d’Ethiopie.

Vous avez évoqué au début la richesse de Cannes. Il y a un énorme fossé entre le Nord et le Sud qui ne fait que s’accroître tous les jours. Est-ce que vous pensez que votre travail puisse aider à combler cet écart un jour ?

Oh, ça sera très difficile. Parfois vous vous rendez compte que le fait d’avoir des biens matériels n’est pas la chose la plus essentielle dans votre vie. Nous nous plaignons en Ethiopie parce qu’il n’y a pas assez à manger pour tout le monde. Il y a des gens qui ne mangent pas trois fois par jour. Il y a ceux qui n’ont pas de chaussures. Nous n’avons pas besoin des grandes choses comme vous dans le Nord – c’est trop – nous avons juste besoin de résoudre ces problèmes de base. Si nous arrivons à nourrir notre peuple trois fois par jour, avec les efforts que fait le gouvernement, d’ici vingt ans, l’Ethiopie sera un pays de classe moyenne. Nous travaillons dans ce sens. Manger trois fois par jour, l’accès pour tous à l’électricité, aux communications, à la radio, ce sont des choses simples, mais pour nous c’est énorme.

Source : Africultures, 26 juillet 2010

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