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En Éthiopie, les pèlerins de l’Aïd

Deux fois par an, des dizaines de milliers d’Oromos, une ethnie éthiopienne, se rendent sur la tombe de Cheikh Hussein. Un lieu saint à la croisée de l’islam et des croyances africaines.

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La canne de bois tournoie au-dessus des têtes. Entre deux moulinets de son bâton fourchu dénommé oule, le derviche cheikh Hassan tonne au milieu des fidèles sagement assis sur les six gradins de terre battue soutenus par des murets de pierre. Face à eux, un modeste parvis conduit au mausolée de Cheikh Hussein. Subjugués, ils sont plusieurs centaines à écouter les harangues de ce prédicateur au visage cuivré, éclairé par des yeux vifs qui encadrent un nez aquilin en surplomb d’une bouche à la dentition hasardeuse. La foule des pèlerins applaudit, reprend les incantations, répète les slogans au signal de cet homme sec comme un coup de trique, étrangement coiffé de perles de couleur enchevêtrées dans sa tignasse. Ici et là, des mains se tendent avec un billet de quelques birrs, la monnaie éthiopienne. Le derviche saisit l’argent et postillonne dans le visage de chaque donateur en signe de bénédiction. Sur ces hauts plateaux désertiques, ni la chaleur de plomb ni les orages soudains de la saison des pluies ne dissuadent le pèlerin. Rôtir sous un soleil brûlant ou patauger dans la boue sont le prix à payer pour s’attirer les faveurs du saint inhumé à quelques dizaines de mètres, sous un dôme couvert d’une chaux tellement immaculée qu’elle éblouit le regard.

Figure musulmane du 13ème siècle, Cheikh Hussein fut le premier missionnaire à quitter les côtes pour islamiser les populations dans les profondeurs de l’Ethiopie. Les Oromos, ethnie la plus nombreuse d’Ethiopie – 26 millions, soit environ un tiers de la population totale -, lui prêtent non seulement une grande sagesse mais ils lui attribuent également toutes sortes de miracles qui ont donné naissance au culte. Les incantations, les suppliques et les vœux que les pèlerins lui adressent trahissent des origines préislamiques. Par une sorte de syncrétisme, les Oromos prient le saint pour écarter les esprits et se gagner les faveurs de Waq, la divinité que leurs ancêtres adoraient avant de se convertir, à parts égales, à l’islam ou au christianisme. Dans Le Dragon de Cheik Hussen, Henry de Monfreid évoque une légende toute africaine : l’histoire d’un prince tyrannique transformé en serpent avant d’être pétrifié dans une grotte. Les pèlerins les plus courageux descendent effectivement dans une sorte de canyon, à une bonne demi-heure de marche du village, par un sentier escarpé. Là, ils font halte devant deux grottes. Dans la première, d’où jaillit une source, se trouve un pilier rocheux que les dévots appellent “serpent”. Plus bas, une cavité plus vaste aurait abrité Cheikh Hussein lorsqu’il méditait.

Deux fois par an, le village de Cheikh Hussein accueille des dizaines de milliers d’Oromos venus vénérer le saint. Un premier pèlerinage a lieu en début d’année – autour de janvier-février – pour célébrer sa naissance. L’autre se tient au moment de l’Aïd el-Kébir, la fête du sacrifice. Cette année, elle tombait le 15 octobre. Pendant trois jours, cette petite bourgade démunie (elle n’est pas raccordée au réseau électrique) se mue en un gigantesque bivouac. Selon le chef de la sécurité de la région, plus de 700 cars bondés ont convoyé des pèlerins venus de toute l’Ethiopie, voire de Djibouti, d’Erythrée, d’Ouganda et de Somalie. Au bas mot, 35 000 âmes. S’y ajoutent les milliers de courageux, de dévots attachés à la tradition, ou de désargentés venus à pied, à cheval, à dos d’âne. Ceux qui ont pris le car d’Addis Abeba ont mis trois jours pour arriver. Ceux qui ne sont pas motorisés ont parfois dû marcher un mois avant d’apercevoir le dôme blanc… C’est que la route qui conduit aux sanctuaires n’est pas de tout repos. Pour la plupart des pèlerins, il a fallu franchir l’imposant massif des monts Balé, qui dépassent les 4000 mètres, avant de redescendre à travers des plateaux volcaniques plantés de céréales à perte de vue. Cols pentus, pistes boueuses criblées d’ornières, routes défoncées par les rivières en crue n’ont pas facilité le voyage. Pas plus que les moteurs essoufflés des autocars cacochymes qu’il faut réparer en rase campagne.

Avant d’effectuer le circuit rituel, les pèlerins s’installent. Lestés de leurs ballots, de quelques branches de bois de chauffage et de pauvres couvertures, ils organisent leurs bivouacs en famille – la polygamie multiplie les enfants – et entre gens du même village. Selon la coutume, on doit offrir l’hospitalité aux porteurs du oule. Les locaux les accueillent donc sur un bout de leur terrain. Parfois, ils leur concèdent un semblant de toit.

Plongés dans l’obscurité, les fidèles prient des heures durant

Le “sacrifice” est indolore : chaque pèlerin, selon ses moyens, fait des offrandes à plusieurs reprises pendant son séjour. De l’argent mais aussi du bétail (moutons, chèvres, bœufs, chevaux, dromadaires…). Et cette abondance est redistribuée aux autochtones par le chef du village, Cheikh Kadir, réputé descendant en ligne directe de Cheikh Hussein.

A peine installés, les arrivants dévalent la rue principale qui conduit tout droit au mausolée. Quelques pas avant le porche, ils ôtent leurs chaussures. Des pèlerins s’allongent à plat ventre à même le sol et restent ainsi de longues minutes. D’autres se plaquent contre le mur d’enceinte en écartant les bras. D’autres encore posent leurs lèvres sur les piliers, collent une joue contre la chaux, caressent la grossière maçonnerie.

Pourtant, c’est à l’intérieur du dôme que le culte prend toute sa ferveur. Deux portes, des trappes d’un mètre de haut, conduisent à la tombe de Cheikh Hussein. Il y fait noir comme dans un four. En avançant à tâtons, on n’arrête pas de trébucher sur des gens couchés à même la terre battue contre le tombeau. Ils saisissent de la poussière à pleines poignées, se maculent le visage avec, puis avalent ce qu’il reste. Prostrés, ils peuvent demeurer là des heures durant à prier Cheikh Hussein afin qu’il leur accorde une bonne récolte, une terre à cultiver, la naissance d’un enfant, une guérison, etc.

Aveuglés par la lumière du jour, le visage blanchi, les pèlerins ressortent du tombeau avec une expression béate. Coiffée d’un châle bleu et vêtue d’une robe imprimée sur fond rouge, Baysa Hussein, 55 ans, sourit de toutes ses dents. Dans sa main, elle tient un sachet de plastique qu’elle a rempli de terre du tombeau. Son mari, Gabyo Abdou, 75 ans, porte un jerricane jaune. A la sortie du tombeau, ils se dirigent vers l’étang couvert d’une couche d’algues vert vif pour y puiser l’eau zamzam (sacrée). L’eau et la terre rapportées du lieu saint les mettront à l’abri du malheur. Ils viennent à Cheikh Hussein deux fois par an : trois jours aller, trois jours retour et six jours sur place. « Il a exaucé tout ce que nous lui avons demandé, dit Baysa Hussein. Il a même guéri la stérilité d’une de nos filles. »

Une fois prières collectives et dévotions accomplies, les pèlerins regagnent leurs bivouacs en longeant les étals des marchands accourus pour l’événement. Un véritable souk s’organise autour de la rue principale. On y vend nourriture, vêtements, encens, bric-à-brac de cuisine. Mais le produit numéro un n’est pas un bien de première nécessité. C’est du khat. Toute la journée, une noria de motocyclettes, de chevaux et de dromadaires livrent des centaines de kilos de bottes de couleur verte. Partout, assis en groupes, hommes ou femmes, les pèlerins dépouillent ces branches pour en mâcher les feuilles les plus tendres. Drogue de la Corne de l’Afrique à laquelle on prête des vertus stimulantes, le khat a pris une place considérable en Ethiopie, au point de supplanter la culture du caféier dans certaines régions. A Cheikh Hussein, sa rumination occupe les longues soirées du pèlerinage.

A la fois grand ordonnateur de l’événement et chef du village, Cheikh Kadir, 62 ans, supervise campements, prières et offrandes. Haute stature, silhouette élancée, élégamment vêtu, il déambule autour du sanctuaire avec une canne de bois. Les passants lui baisent les mains pour témoigner le respect dû au descendant du saint. « Cheikh Hussein est là pour tous, explique son lointain rejeton. Pas seulement pour les musulmans : des chrétiens, des animistes viennent ici lui demander son aide. C’était un sage et un grand savant. Il a appris aux Oromos ce qui est haram (péché) et halal (licite).» Le khat est-il halal? « Il fait partie du culte, répond Cheikh Kadir. Là où Cheikh Hussein faisait sa prière, se trouvait un arbuste de khat. Et il a dit à chacun que ses feuilles étaient bonnes parce qu’elles calment. »

C’est à Cheikh Kadir qu’il revient d’animer le point d’orgue du pèlerinage: il conduit la grande prière de l’Aïd. Les dizaines de milliers de pèlerins se réunissent dans un champ à l’entrée du village, face à l’école primaire. Là, en rangs serrés, hommes devant, habillés en blanc, femmes derrière, vêtues de tenues colorées, ils prient tous Allah et son prophète Mahomet. L’espace de quelques heures, ce Cheikh Hussein aux pouvoirs miraculeux passe au second plan. Les Oromos retrouvent l’islam de tous les musulmans du monde. Pourtant, une fois retournés dans les campements, quand ils se regroupent autour du mouton grillé, de lentes mélopées s’élèvent du feu de camp. Les pèlerins chantent les louanges de… Cheikh Hussein.

Source : Le Figaro, 15 novembre 2013

Ethiopie, les sommets de la foi

par Jean-Louis Tremblais

Chaque 24 octobre, le pèlerinage au monastère de Debré Damo, sur les hauts plateaux d’Abyssinie, attire des dizaines de milliers de fidèles chrétiens sur un sommet dont l’ascension se termine de manière très acrobatique. Carnet de voyage.

« C’est là ! », indique le chauffeur en freinant dans un nuage de poussière. Voilà des heures que nous roulons cahincaha dans cet univers minéral que composent les hauts plateaux d’Abyssinie, province du Tigré. Face à nous se dresse une amba, montagne de pierre se terminant par un sommet plat et lisse qui pourrait servir d’aéroport naturel. Une forteresse géologique. Nous sommes au pied de Debré Damo, le plus vieux monastère d’Ethiopie. Pas seuls : comme tous les 24 octobre, les pèlerins affluent, vêtus de leurs plus beaux atours, balluchons en bandoulière, ombrelles déployées (le soleil frappe dur). Certains marchent depuis des jours, seuls ou en délégations. Ils surgissent de nulle part, des champs de tef (la céréale nourricière) ou des oueds asséchés, des vallées oubliées ou des sentiers perdus. Pour se donner rendez-vous ici. Combien sont-ils aujourd’hui ? Peut-être cinquante mille.

Si la foi déplace des montagnes, la réciproque est aussi vérifiée ! Devant le rocher mythique, ils se groupent, se poussent, se pressent. Indicible attroupement. Il faut d’abord se frayer un chemin à travers ce magma humain. Périlleuse entreprise. Car la fête votive n’attire pas que des fidèles. Une cour des miracles campe sur le parvis improvisé : estropiés, mutilés, sourds-muets, aveugles, manchots, lépreux. Sans parler des tire-laine, des vide-goussets et autres gueux qui profitent de l’occasion pour améliorer leurs fins de mois ! Quelle aubaine de voir deux faranji (nom donné aux étrangers) débarquer au rendez-vous. Heureusement, l’armée veille au grain. Deux soldats munis de chicottes (ces triques souples qui sont l’apanage des forces de l’ordre sur le continent africain) nous ouvrent la voie. Le but : accéder au pied de la falaise.

Là, rien n’est joué. Le seul moyen de monter : une corde. Une seule. Pas n’importe laquelle : elle est constituée de peaux de bœufs (huit, exactement) tressées. Et il en est ainsi depuis quinze siècles. En effet, selon la légende, le monastère aurait été fondé au 6ème siècle par Za-Mikael, ou l’Aragawi (l’ancien). Venu de Syrie, il serait tombé en extase devant ce lieu, prédestiné à la retraite et à la méditation. Un site idéal pour fonder une communauté monastique. Sauf que le sommet était inaccessible. C’est alors que Saint Michel lui vint en aide : il fit apparaître un énorme serpent qui le hissa jusqu’aux cimes. Depuis, l’unique façon de rejoindre le monastère est donc cette corde, qui symbolise le divin reptile. Le monastère est interdit aux femmes : seuls les hommes ont le droit de pratiquer l’ascension. Vingt-cinq mètres à la force des bras et à 2 200 mètres d’altitude. En temps normal, c’est faisable, quoique sportif. Mais quand des centaines d’illuminés veulent le faire avec vous, c’est plus difficile… Deux autres militaires réglementent l’accès à la corde, littéralement prise d’assaut, dans un chaos insensé. Lorsque la foule se rapproche trop, ils tabassent, cravachent. L’espace d’un instant, le Léviathan fanatisé reflue, hésite, puis revient, encore plus compact, encore plus avide. J’agrippe le lien et j’amorce la grimpette. J’ai trois types devant moi, trois derrière. Sans parler de ceux qui me passent dessus en faisant le chemin inverse car la même corde est utilisée simultanément pour la montée et la descente ! On se harangue, on s’encourage, on s’interpelle. Certains lâchent prise. Dommage : il n’y a pas de Samu. Finalement parvenu au sommet, je me faufile à travers un portail de pierre, tout juste assez large pour un môme de 12 ans (et pas obèse). En haut, des gaillards se livrent à un étrange trafic. A ceux du bas, ils balancent des filins, auxquels on accroche des bidons vides. Leurs collègues vont les remplir dans les citernes (creusées à même la roche) qui conservent l’eau de pluie et permettent aux religieux de survivre. Préalablement bénie, cette eau est ensuite renvoyée au sol : on se l’arrache car elle posséderait des vertus curatives, surnaturelles ! On voit aussi circuler des animaux (offrandes aux moines) : des agneaux et des chevreaux qui tournoient dans le vide, l’estomac comprimé par les sangles, se vidant sous l’effet de la panique. Là encore, la non-mixité est de règle. Comme me le confirme un moine, « on n’accepte aucune femelle au monastère. Même pour les bêtes. Sauf les oiseaux, parce qu’on ne peut pas les empêcher de venir chez nous ». Féministes s’abstenir.

Un chœur de prières et de psaumes monte vers le ciel

Habituellement, une centaine de moines vivent à Debré Damo. Ils ont fait vœu de pauvreté, d’obéissance, de charité. 364 jours sans voir personne. Sauf le 24 octobre : c’est la date à laquelle Aragawi a disparu, en 534. « Il n’est pas mort, m’explique le père supérieur. Notre saint s’est soustrait au regard des humains, c’est tout. En attendant sa résurrection. » Réjouissance oblige, la communauté religieuse se lâche un peu. Pour les pèlerins, exceptionnellement autorisés à dormir sur place (la messe a lieu le lendemain), ils ont préparé plusieurs cuves de talla, boisson fermentée à base de plantes qu’ils nomment « bière » et semblent fort apprécier. Pendant toute la nuit, les moines se relaient au micro (un mécène a eu la mauvaise idée d’installer l’électricité il y a deux ans) pour célébrer une messe interminable, retransmise par haut-parleur. Impossible de fermer l’œil. D’autant que, l’alcool produisant son effet, la voix des officiants se fait de plus en plus pâteuse. Vers deux heures du matin, ce ne sont plus que lamentations approximatives, répétées en boucle et en guèze (la langue liturgique).

Pourtant, dès l’aube, le rituel se met en place autour de l’église, bâtie en pierre et en bois, qui abrite le Saint des saints. Des incunables sont offerts à la vénération des quelque 5 000 veinards qui ont eu l’insigne honneur de franchir l’épreuve de la corde sacrée. Après l’office religieux (deux heures et demie), les prêtres et les moines forment une procession. Coiffes et toges de couleurs vives, parapluies ou parasols tenus par des novices, grelots et crécelles, coupoles d’encens : tout le faste des Églises d’Orient, comme aux premiers temps. Trois fois le tour de l’église, trois fois le tour de la thébaïde. La Sainte-Trinité. Du haut de la falaise, les hommes de Dieu bénissent les femmes restées en bas. Celles-ci s’inclinent, se prosternent, baisent la terre. Un chœur de prières et de psaumes sourd sort de la masse et vient emplir le ciel d’Ethiopie. Une foi simple et naïve, vierge de toute scorie, anime ces gens.

A midi, tout est fini. Le dernier visiteur lâche la corde. Le gardien la remonte derrière lui. Hier, ils étaient des milliers à s’agiter. Aujourd’hui, il ne reste plus que des chiens errants se disputant une carcasse de mouton. Une tornade de sable achève de nettoyer la place. Les moines de Debré Damo restent seuls. Face à l’éternité.

Source : Le Figaro, 23 décembre 2009

Voir aussi :

Debré Damo
Album photo de Debré Damo
Vidéos de Debré Damo

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