par Vincent Defait

Le pays de la Corne de l’Afrique espère supplanter l’Asie dans le secteur du textile. Ses arguments : une main-d’œuvre bon marché et un soutien sans faille du gouvernement. Certains grands groupes se laissent séduire.

La boulette de coton file sur le sol immaculé et disparaît, aspirée à travers une fente large comme deux doigts. « Impressionnant, non ? Ce système de ventilation a coûté cher mais ça nous permet de garder les lieux aussi propres que possible », commente Ercan Turkoglu, la mine réjouie. Le patron poursuit la visite au pas de charge, sert la main de ses cadres à l’entrée de chaque atelier, puis invite à admirer l’automatisme de longues rangées de machines.

Ercan Turkoglu dirige depuis plus d’un an la plus grosse usine de textile d’Ethiopie, à trois quarts d’heure de route au sud-ouest de la capitale Addis Abeba. Ayka Addis Group, filiale éthiopienne de la société turque Ayka Textile, emploie 7 000 personnes rétribuées en moyenne 1 400 birrs, produit 40 000 pièces par jour et espère bientôt faire sortir quotidiennement de ses usines 40 tonnes de tissus. Le tout pour l’exportation. L’affaire a déjà englouti 230 millions de dollars. « Pour le textile, l’Asie, c’est mort. En revanche, l’Afrique est encore vierge et présente les meilleures projections en termes de rentabilité », tranche Ercan Turkoglu.

Main-d’œuvre bon marché

Un discours qui ravit les autorités d’Addis Abeba qui s’escriment depuis quelques années à attirer les investisseurs étrangers. Leur offre : une main-d’œuvre bon marché et en nombre, de l’électricité pas chère, des exemptions de taxes et des terrains en leasing pour une bouchée de pain. Leur objectif, inscrit dans le marbre du Plan de croissance et de transformation (GTP) quinquennal : 1 milliard de dollars de profit généré par l’exportation d’ici à fin 2015. L’an dernier, les résultats plafonnaient à 84,6 millions de dollars.

« Grand potentiel »

Dans son bureau garni de drapeaux nationaux, au deuxième étage d’un bâtiment à moitié fini dans la capitale, Seleshi Lemma affiche la confiance de rigueur. « Nous sommes compétitifs, assure le directeur de l’Institut de développement de l’industrie textile. Les pays asiatiques deviennent trop chers et passent d’une industrie à forte main-d’œuvre à une économie de services. » Enfoncé dans un fauteuil en cuir, l’homme évoque son dernier voyage à Hong­kong, où le groupe H&M aurait tenté de convaincre ses fournisseurs de s’installer en Ethiopie. Contacté, le géant suédois, convaincu du « grand potentiel » de l’Ethiopie, affirme n’en être qu’aux premiers stades d’une étude de faisabilité avec des usines locales.

H&M n’est pas le seul à lorgner sur l’Ethiopie. La semaine dernière, le patron du groupe britannique Tesco a fait le déplacement jusqu’aux installations d’Ayka Addis Group. « Nous avons de la visite tous les jours. Nous sommes le premier et le plus gros investisseur textile en Afrique », se vante Ercan Turkoglu. A terme, l’usine devrait employer 20 000 personnes. « On va faire de l’argent ici, sans aucun doute. » De sa fenêtre, les hauts plateaux éthiopiens s’étirent à perte de vue. L’horizon est dégagé.

Elias Meshesha, lui, affiche un enthousiasme débonnaire dans son bureau surplombant des ateliers aux deux tiers vides. L’usine qu’il dirige, propriété du richissime Ethio-Saoudien Cheikh Al Amoudi, est sur le point d’accueillir l’un des principaux intermédiaires du secteur, l’israélien Bagir, qui s’enorgueillit d’habiller un « Anglais sur six » avec ses costumes. Les exportations de l’usine d’Elias Meshesha s’élèvent à 7 milliards de dollars. Ici, les ouvriers sont payés 1 000 birrs. « On y arrivera, assure ce pur produit de la diaspora, rentré au pays pour y investir ses dollars. Mais si le pays veut développer une vraie industrie, il y a encore du chemin. Ici, la qualité du tissu est médiocre, les accessoires doivent tous être importés, la main-d’œuvre doit être formée et les coupures d’électricité sont quotidiennes. Sans parler des fournisseurs : pour acheter une petite pièce défectueuse, je dois me rendre à Dubaï. Sinon, toute la ligne de montage est à l’arrêt. »

Désillusion

Un autre patron, qui préfère taire son nom, est encore plus pessimiste. A la tête d’une usine rachetée au milieu des années 2000 à l’aube des promesses gouvernementales, il n’a pas le soutien politique et financier des deux précédents. Faute de commandes, ses 300 employés sont au chômage technique. Quid du marché local ? « Avec les taxes, pour 1 dollar d’investissement, je dois en sortir 1,7. Impossible », assure-t-il la calculette à la main. Une façon pour Addis Abeba d’obliger ses producteurs à se hisser au niveau des standards internationaux en se concentrant sur l’exportation. « Franchement, si c’était à refaire, je ne me lancerais pas dans ce business. Ma porte de sortie, c’est le marché régional, mais je n’ai plus les fonds. »

Avant d’habiller le monde, l’Ethiopie a bien des problèmes à régler.

Source : Le Temps, 25 septembre 2013